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ALGERIE NEWS - SAMEDI 6MARS 2010

Entretien d'Abdelmadjid KAOUAH avec Réjane LE BAUT

Réjane Le Baut a soutenu une thèse de doctorat à Paris-IV Sorbonne sur “Jean Amrouche, itinéraire et problématique d’un colonisé“ (1988). Elle a publié : “Jean Amrouche : Jalons biographiques et Bibliographie“ (dans le catalogue du colloque de Marseille, 1985), “Le périple secret de Jean Amrouche, ou : De l’ambiguïté“ (dans L’Eternel Jugurtha, Marseille, 1987) “La métamorphose de Jugurtha“ (dans la revue Awal, n° 30 2003-2004) “Jean El-Mouhoub Amrouche, Algérien universel“ (éd. Alteredit, Paris, 2003, 2006) et “Jean El-Mouhoub Amrouche, Mythe et réalité“ (ed. du Tell, Blida, 2005), “Jean El-Mouhoub Amrouche, déchiré et comblé“ (éd. du Tell, Blida, 2009), participé aux Colloques sur Jean Amrouche à Marseille (1985) et Paris (2003), ainsi qu’à plusieurs émissions radiophoniques (France Culture, Radio France Internationale, Radio Beur) et télévisuelles (Canal Algérie, Berbère TV, 2006)

Abdelmadjid Kaouah : Madame Réjane Le Baut, après une thèse de doctorat sur « Jean Amrouche, itinéraire et problématique d’un colonisé », en 1988, vous avez publié coup sur coup deux autres ouvrages sur le même Jean Amrouche. Or, vous venez de nous donner à lire encore : « Jean El-Mouhoub Amrouche : déchiré et comblé ». Est-ce à dire que Jean Amrouche est un auteur inépuisable ? Où est-ce parce que le silence qui a suivi sa mort fut tellement épais ?

Réjane Le Baut : Pour tout auteur important, l’œuvre est à découvrir et à redécouvrir par les générations successives En ce qui concerne Jean Amrouche, son œuvre a connu une sorte de purgatoire, pour de multiples raisons, certaines d’ordre politique. Ses origines algériennes pour certains, sa foi chrétienne pour d’autres ; les séquelles de la guerre d’indépendance sont encore loin d’être réduites. Bien qu’il ait été reconnu par des grands tels que Gide, Claudel, Mauriac, Giono, le Professeur J. Berque, Léopold-Sedar Senghor, Aimé Césaire, Mohamed Dib, et surtout De Gaulle qui a écrit : « Jean Amrouche fut une valeur et un talent... Par dessus tout il fut une âme. Il a été mon compagnon », Kateb Yacine pouvait encore écrire : « Amrouche, cet inconnu ».

Cet auteur francophone et de haute culture est presque ignoré en France, sauf dans quelques milieux universitaires spécialistes du Maghreb, ou à France-Culture qui a succédé à la Radio Nationale où il avait travaillé pendant des années (1945-1959) et ou il a fondé, notamment, un genre de critique littéraire novateur : “les grands entretiens“. Nous y reviendrons.

En Algérie, au contraire, son nom est très connu et suscite des enthousiasmes. La Presse algérienne joue un rôle très positif pour le faire connaître, ainsi que certains éditeurs, dont le Tell à Blida. Mais son œuvre l’est beaucoup moins. Les recueils de poésie Cendres et Étoile secrète, difficilement trouvables, ne mobilisent qu’un lectorat limité. Les Chants berbères de Kabylie au contraire, sont accueillis par un plus large public. Mais ces textes ne représentent qu’un part de sa spécificité. C’est pourquoi, après mes deux premiers livres, Jean El-Mouhoub Amrouche, Algérien universel, qui n’est pas distribué en Algérie, et Jean El-Mouhoub Amrouche, Mythe et réalité (Ed. du Tell) qui comporte jalons biographiques, textes et analyses, j’ai trouvé nécessaire de publier ces 25 lettres à une correspondante pendant la guerre d’Indépendance. L’ensemble de ces missives, en effet, constituent un ensemble où nous saisissons à la fois la personnalité de Jean Amrouche à un moment crucial de sa destinée, son talent de Prince du Verbe, comme le souligne Mohammed Harbi après beaucoup d’autres, et nous font connaître certains dessous de la guerre d’Indépendance par le témoin engagé qu’il a été. 

Votre livre est préfacé par l’historien Mohamed Harbi, ce qui indique assez dans quelle veine éditoriale vous entendez évoquer la place et le parcours de Jean Amrouche : celle de l’histoire. Celle avant tout de la « question algérien-ne ». Y a –t-il encore à dire sur son engagement sur ce terrain ?

Réjane Le Baut : J’ai pensé en effet, qu’il était très important de le situer historiquement, et que nul n’était mieux placé que Mohammed Harbi pour jeter sur lui un regard critique autorisé. Ce qu’il a fait avec toute sa compétence et sa rigueur.

Il est honnête d’apporter des précisions sur le parcours politique de Jean Amrouche, sur son précoce souci intellectuel quant aux rapports entre l’Occident et le Maghreb. Cela se manifeste clairement, dès 1938, dans ses causeries à Radio-Tunis où il analyse les causes réciproques des relations décevantes entre ces deux blocs, où il prononce pour la première fois le nom de Jugurtha, où il confie ses rêves pour qu’apparaisse « l’aube d’une civilisation planétaire où seraient harmonieusement fondues toutes les valeurs que l’homme a peu à peu tirées de la nuit ».

Dès son arrivée à Alger, en 1943, il rédigea pour les généraux De Gaulle et Catroux une note sur la politique de la France en Afrique du Nord. Le vendredi 10 décembre il fut reçu à déjeuner et questionné par de Gaulle. Edgar Faure écrit dans ses Mémoires que Jean Amrouche est un de ceux qui a largement inspiré le Discours de De Gaulle, Place de la Brèche à Constantine, le 12 décembre 1943. Amrouche fera un compte-rendu très positif de ce Discours à Radio Alger et tout autant du Discours de Brazzaville en janvier 1944. À partir de ce moment l’allégeance d’Amrouche à De Gaulle, et sa confiance en lui pour faire évoluer la condition coloniale dans le sens de la justice est totale.

Nous savions que Jean Amrouche était un brillant homme de radio. N’a-t-il pas été pour ainsi dire l’inventeur d’un genre bien précis : l’entretien littéraire radiophonique ? Qu’en pensez-vous ?

Réjane Le Baut : Oui, Jean Amrouche était un homme de la parole, doué pour la radio, depuis 1938 à Tunis, ou encore, professeur de lettres, il fit une série d’émissions pour présenter les Chants berbères de Kabylie, au moment même où il les publiait en recueil. Arrivé en août 1943 à Alger, il est nommé à l’Office de Radio France. Il y fait des interventions politiques sur l’actualité, il participe à une émission littéraire Lumière de France, puis dès octobre 1944, à Paris, il est nommé rédacteur en chef adjoint au Journal parlé, et collabore à des émissions d’actualité comme Tribune de Paris, Ce soir en France, Chroniques de l’Afrique du nord. De plus, il lance en 1948, une émission littéraire hebdomadaire Des idées et des hommes. Cette émission où il interroge des auteurs, où il commente des textes, connut un grand succès jusqu’à sa suppression en 1959 par le Premier ministre Michel Debré pour des raisons politiques. Mais surtout il a initié un genre de critique littéraire novateur dont les spécialistes s’accordent à lui attribuer la paternité : Les grands entretiens littéraires.

Mauriac à pu dire : « Comme celle de Claudel et de Gide, Amrouche connaissait mon œuvre mieux que je ne la connais moi-même. – A telle date vous avez écrit ceci. – Je protestais. Il me mettait sous le nez un texte. Il avançait à pas feutrés vers ce dont je ne voulais pas parler. Il tournait autour du point interdit. Cette espèce de curieux passionné n’est pas si commune. Chacun ne s’intéresse qu’à soi ? Rien n’est si rare qu’un lecteur comme celui-là. Qui nous aura vraiment lu, sinon Amrouche ? Il était fait pour la joie de la lecture. Il aura été une victime rejetée par tous ». Son originalité était de consacrer 20 à 30 émissions successives au même auteur choisi parmi les plus grands écrivains de l’époque mais toujours des auteurs qu’il lisait et vénérait depuis sa jeunesse. Ces entretiens ont été publiés et peuvent être considérés comme faisant partie intégrante de l’œuvre d’Amrouche. Rediffusés par France Culture, ils nous donnent l’occasion d’entendre sa très belle voix chaleureuse.

Ce qui retient davantage encore notre attention, c’est qu’il s’agit de la publication, présentée, commentée et annotée par vos soins de sa « correspondance avec Janine Falcon Rivoire » entre juillet 1957 et Octobre 1960 ». Comment avez-vous eu connaissance des vingt-cinq lettres inédites et comment les avez-vous recueillies ?

Réjane Le Baut : C’est par le Père Dominique Dubarle, scientifique, philosophe et directeur des éditions du Cerf, que j’ai connu Janine Falcou-Rivoire. Amrouche et lui avaient fait connaissance aux Rencontres Internationales de Genève en 1946, s’y étaient retrouvés tous les ans jusqu’en 1951 et étaient devenus amis. Amrouche était l’un des six membres de la Délégation officielle française. Le Père Dubarle témoignera de l’authenticité de la spiritualité d’Amrouche. Quant à Janine Falcou-Rivoire, je l’ai visitée durant environ trois mois. Elle était lourdement handicapée, se déplaçant dans son petit appartement en fauteuil roulant. Elle m’a aussitôt remis les 25 lettres d’Amrouche, espérant leur publication. Mais, hélas, elle était décédée au retour des vacances d’été et elle n’a pu connaître cette joie.

 Que nous apprennent aujourd’hui ces correspondances avec une auditrice ?

Réjane Le Baut : Ces lettres nous en apprennent beaucoup sur la personnalité d’Amrouche, sur son talent d’épistolier et sur ses opinions à ce moment crucial de la guerre d’indépendance, où de Gaulle, revenu au pouvoir commence des négociations avec le FLN. Nous y voyons son engagement passionné et sa générosité dans le fait d’envoyer à une auditrice inconnue ces missives, véritables bouteilles à la mer, qui risquaient fort d’être perdues ou de rester ignorées. Ce qui a failli se produire, jusqu’à ma rencontre avec Janine Falcou-Rivoire en 1985, 23 ans après la mort de J.A. Par ailleurs, cet ensemble de correspondances, est un bon exemple de la qualité d’écriture d’Amrouche, qui s’est beaucoup exprimé par lettres, qui aimait ce genre de relation dès qu’il se sentait accueilli et en sympathie. Il osait se dire dans toute sa vérité, très loin de son personnage social, où il s’est toujours senti “seul“ et “séparé“. Enfin ces textes nous dévoilent certains arcanes de la guerre d’Algérie. Amrouche réagit aux évolutions de la situation et notamment il exprime ses craintes, ses doutes et ce qu’il juge être des maladresses de la part du Général, en qui il garde cependant confiance pour régler le problème algérien avec lucidité et courage, en Homme d’État. Ces lettres nous révèlent son déchirement, mais aussi la joie profonde de l’accomplissement de sa mission : « déchiré mais comblé »…

Dans vos annotations, vous apprenez que jean Amrouche avait entrepris en six semaines, en 1945, un périple de Tunis à Alger en se rendant à Sétif, Constantine et Tizi-Ouzou. C’était loin d’être un périple d’agrément. Il en rapporta un reportage au « titre significatif » : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester français ? ». Qu’écrivait-il au lendemain des massacres du 8 mai 45 ?

Réjane Le Baut : En effet, il effectua un périple de six semaines, de Tunis à Alger en passant par Sétif, Constantine, Tizi-Ouzou, sans oublier son village natal d’Ighil-Ali. Il eut des contacts avec ses proches. À son retour, il rédigea un article de 10 pages dactylographiées, refusé par le quotidien Combat. Les trois quart de ce long article analysent les raisons profondes et lointaines des émeutes, auxquelles d’ailleurs, aussi bien la population que les autorités s’attendaient. Amrouche remonte loin dans le temps puisqu’il rappelle le Projet Blum-Violette échoué et datant d’avant-guerre. Mais il insiste surtout sur les promesses récentes encore une fois non-tenues : les Ordonnances de mars et d’avril 1944 n’ont pas été appliquées, alors qu’elles allaient dans le sens de la justice et de la dignité, malgré ce qu’il nomme “le discours décisif“ de de Gaulle à Constantine. Ces émeutes de la faim de l’hiver passé qu’il décrit avec précision et horreur, ne sont en premier lieu ni révoltes économiques, ni le fait de partis politiques, ni d’agents de l’étranger : elles sont, selon lui, d’abord, d’ordre moral, dues au sentiment d’injustice. Une fois encore le Gouvernement de Paris avait reculé devant les colons algériens. Il souligne qu’on ne peut garder une conquête contre la volonté d’une population dont il a mesuré l’évolution des mentalités. Il pose alors clairement la question : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? ».

Dès sa sortie de prison en mars 1946, Ferhat Abbas rappelle que « nos relations amicales [entre J.A. et lui] s’établirent de façon permanente… Mon premier soin fut de rencontrer Jean Amrouche et de l’associer à notre combat ».

D’après ses proches, ces événements furent pour lui un “ébranlement terrible“ et entraînèrent une évolution définitive de sa pensée politique.

Vous signalez que cet article lui fut refusé par le journal Combat. N’était-ce pas l’Algérien Albert camus qui le dirigeait alors ?

Réjane Le Baut : Ne disons pas l’Algérien Camus. Camus était un Français d’Algérie. Point. Le bavardage polémique à ce sujet n’a été que trop envahissant ces derniers temps. Camus avait quitté l’Algérie depuis 1942. Il y passa trois semaines du 18 avril au 7 mai 1945 et rentra à Paris le 8 mai. En apprenant les événements du Constantinois, il écrivit dans Combat, dont il était rédacteur en chef et éditorialiste, une série d’articles. Il y décrivit longuement la misère et l’injustice qui sont le lot de la population indigène, comme il l’avait fait en 1939 dans Alger Républicain. Il y mettait en garde les Français d’Algérie contre la haine qu’ils soulèveraient s’ils ne rétablissent pas la justice en faisant des musulmans leurs égaux. Il signalait aussi le changement de mentalité qu’il avait observé chez les indigènes : “ils sont majoritairement contre l’assimilation“, écrit-il. Après ces constats, la conclusion de Camus est surprenante, elle manque de réalisme politique puisqu’il continue de penser que la France peut encore “reconquérir“ l’Algérie. Il ne sort pas du postulat colonialiste.

Quant à l’article proposé par Amrouche qui serait venu après ceux de Camus, plusieurs raisons expliquent son refus : a) la conclusion de Camus est opposée à la sienne, b) il met gravement et sévèrement en cause les Français d’Algérie, et sans doute aussi, c) le peu d’intérêt de l’opinion française sur ce sujet algérien. Ce refus montre bien la difficulté d’un colonisé à s’exprimer dans la grande presse alors même qu’il est parmi les plus compétents sur le sujet.

Jean Amrouche El Mouhouv était Algérien, vivait entre Tunis et Paris, se reconnaissait gaulliste, s’érigeant plus tard en « auto-émissaire » entre le Général de Gaulle et le FLN, tout en étant convaincu que L’Afrique du Nord « ne trouvera son être, si elle le trouve jamais, que contre la France ». De plus, il était de foi chrétienne. N’accumulait-il pas les paradoxes ? Voire, les vivait comme « sa » croix ?

Réjane Le Baut : Jean Amrouche a vécu de 4 à 37 ans en Tunisie où sa famille s’était exilée pour des raisons économiques. Il a accumulé durant son enfance et sa jeunesse les handicaps : la pauvreté dans une famille de sept enfants, les douleurs de l’exil, les humiliations par les injures reçues, et pour couronner le tout, son catholicisme qui le mettait vraiment à part : il avait été baptisé à l’âge de deux jours. Il s’est vécu comme un paria. De plus la langue française avait été son éducatrice. Si bien qu’il pouvait écrire : « la France est l’esprit de mon âme et l’Algérie l’âme de mon esprit ». Dans l’un de ses plus beaux textes il dit : « Je suis Jean et El-Mouhouv », ce qui définit parfaitement son drame. Il a toujours appelé les Algériens comme les Français à lutter contre “l’anti-France“, c’est-à-dire une certaine France réelle, trop souvent raciste et encore colonialiste, la distinguant de la France des valeurs universelles, à laquelle il continue d’adhérer et qu’il appelle la France mythique. Il s’était déjà fait le champion de cette thèse dès 1945 dans un article intitulé : “France d’Europe et France d’Afrique“ (Lettres françaises 20/10/45) et ce sera le thème de son article du Monde (11/01/58) “La France comme mythe et comme réalité, de quelques vérités amères“. Cette double appartenance a été la chance, la grâce et le drame de sa vie.

Pour revenir à l’histoire : Mohammed Harbi, tout en mettant ce l’accent sur ce qui importe de retenir à ses yeux d’historien de Jean Amrouche : sa foi dans les capacités salvatrices de Gaulle et son témoignage sur les péripéties précédant les négociations entre la France et le GPRA, et sa stature de Prince du verbe, il trouve que ce dernier a manqué de sens critique à l’égard de thèses du FLN et de sa condamnation du MNA. Et d’ajouter, dans le même ordre d’idées, qu’il lui semblait que « l’extermination des juifs par les nazis et la répression française contre les Algériens ne sont pas de la même nature ». Quelle lecture faites-vous de ces considérations ?

Réjane Le Baut : Il serait tout à fait présomptueux de ma part d’oser me prononcer sur les déclarations de Jean Amrouche à propos du FLN et du MNA. C’est aux historiens d’établir les faits, d’en discuter entre universitaires et d’exposer leurs conclusions. Mohammed Harbi est l’un de ces historiens.

D’autre part, depuis la deuxième guerre mondiale, le terme “holocauste“ désigne habituellement le massacre des juifs par les nazis. Si Jean Amrouche l’emploie, c’est pour exprimer l’horreur qu’il ressent devant les exactions commises durant la guerre d’indépendance : tortures, camp de regrou-pement, massacres, etc.

 Que reste-t-il justement aujourd’hui du poète Jean Amrouche, ce Prince du verbe, selon la formule de M.Harbi ?

Réjane Le Baut :Amrouche n’est pas qu’un poète mais autant un intellectuel et un témoin engagé. L’Algérie possède trop peu d’écrivains de cette envergure, datant de l’époque coloniale, pour qu’on puisse le mutiler d’une partie de son être. Mais son œuvre est malheureusement d’accès difficile, très dispersée et en partie encore inédite. L’intellectuel et le témoin engagé qu’il fut a produit de nombreuses œuvres qu’il ne faudrait pas méconnaître. Œuvres telles que L’Éternel Jugurtha, son Journal, de nombreux articles dans journaux et revues, des Contes, des émissions radiophoniques enregistrées et publiées, en disques et en livres, une très abondante correspondance. Dans ces textes de très belle prose, il se montre vraiment Prince du verbe, selon la belle expression de Mohammed Harbi.

Pour en revenir plus précisément au genre poétique, au poète, il est possible de trouver et de lire des recueils comme Cendres, qui chante la déréliction du jeune homme ; comme Étoile secrète qui témoigne de sa recherche spirituelle ; ou comme les Chants berbères de Kabylie où il retrouve ses origines. Mais d’autres poèmes très inspirés sont encore dispersés, tels ceux datant de la guerre d’indépendance, par exemple Le Combat algérien. Beaucoup d’autres sont encore inédits.

Pour conclure, cet hybride culturel, qui s’est vécu comme un “monstre“, “une erreur de l’Histoire“, mais qui a su dominer son destin, a joué un rôle de passeur, et demeure aujourd’hui emblématique pour combien d’autres, exilés ou issus d’une double culture.

« Je suis le pont, l’arche qui fait communiquer deux mondes mais sur lequel on marche et que l’on piétine, que l’on foule. Je le resterai jusqu’à la fin des fins. C’est mon destin », a-t-il écrit (3 mai 1961).

 Pour clore cet entretien, pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre itinéraire et votre personne ?

Réjane Le Baut : J’ai écouté avec passion les entretiens radiophoniques de Jean Amrouche dans les années 50. On peut difficilement aujourd’hui se rendre compte de la nouveauté qu’ils représentaient. Durant la guerre d’indépendance, j’ai brièvement essayé de militer auprès d’un parti politique (le PSU) qui m’a vite déçue et j’ai fait de l’alphabétisation de 1956 à 1961, dans une usine de la région parisienne, ce qui m’a permis de connaître le milieu algérien. J’étais présente à la Salle Wagram le 27 janvier 1956, lorsque le Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Algérie avait organisé un meeting. Amrouche était à la tribune auprès de Robert Barrat, Aimé Césaire, Jean-Paul Sartre et André Mandouze qui arrivait d’Alger. Lorsqu’il prit la parole et qu’il dit “je suis kabyle et chrétien“, j’ai entendu sa voix se briser, s’arrêter, et reprendre avec le rauque de l’angoisse... J’ai participé à la manifestation tragique du 17 octobre 1961. Et je suis arrivée à Alger le 9 juillet 1962, avec mon mari, Algérien des Aurès. J’ai enseigné à Alger jusqu’en 1968. Après le décès de mon mari, je suis rentrée en France avec mes deux enfants, âgés de 6 et 4 ans. C’est seulement lorsque j’ai été un peu soulagée de mes obligations familiales et professionnelles, et surtout épaulée par Pierre Le Baut, avec lequel je me suis remariée et dont les parents avaient été professeurs à Blida et Philippeville-Skikda, que j’ai pu envisager de soutenir une thèse. Amrouche s’est trouvé être, tout naturellement, le lieu géométrique de mes intérêts, de mes convictions et de ma fidélité à l’Algérie. Et cela d’autant plus que dans ces années très peu de recherches avaient été entreprises à son sujet, sauf par Jean Déjeux et Jacqueline Arnaud, décédés tout deux trop prématurément. Durant ce long et riche parcours, j’ai pu recueillir de nombreux témoignages d’amis de Jean Amrouche encore vivants, commencer à rassembler ses textes, grâce notamment à son fils Pierre, participer à de nombreuses manifestations visant à le faire connaître.

Ce travail continue.

 Entretien avec Réjane Le Baut, spécialiste de l’œuvre de Jean Amrouche El-Mouhoub, réalisé par Abdelmadjid Kaouah,paru dans le quotdien Algérie News du jeudi 3 mars 2010

 

 

 

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