Chronique conventuelle Alger 2

Extraits de la Chronique conventuelle

1962

suite

 

Samedi 9 : Il ne reste plus rien des 500.000 volumes de la Bibliothèque des Facultés et le bâtiment central de l’Université est détruit à peu près totalement. Depuis 15 jours, 48 écoles d’Alger ont été incendiées.

Dimanche 10 : C’est Mgr. DUVAL qui prêche à la radio, où il lit une allocution du Pape du 3 juin et la Déclaration des Cardinaux de France du 29 mai. Le Père LE BAUT assure le commentaire, puis va sur le port, à bord du JEAN MERMOZ, saluer à son passage une sœur dominicaine de Montpellier, de retour du Gabon, et qui est la sœur des Pères TONNEAU. À bord de ce bateau, le Père Prieur obtient très facilement une place pour son père, M. LE BAURT, qui part ainsi en France sans aucune attente, difficulté ni fatigue, avec une simple valise qu’ils ont, tous deux, bouclée rapidement. Il suffisait d’y penser !

À 19 h. 45, nouvelles explosions, nouveaux incendies, dont l’école voisine du Chemin Picard, qui n’avait pas encore été entièrement détruite ! et qu’on achève. On attend pour demain soir une décision, après les contacts Rocher Noir – Tunis au sujet des pourparlers en cours entre l’O.A.S., les libéraux et le Rocher Noir.

Lundi 11 : A midi, les équipes Notre - Dame assistent à la messe conventuelle, puis ont, en salle De Foucauld, un repas communautaire auquel participent les Pères présents au Couvent. C’est un repas de fin d’année, d’adieux ou d’au revoir, et de 44 couverts, beaucoup étant déjà partis en métropole. Dans l’après-midi, le Père CHAVANES rentre de Fort-National et le Père HUGO de Miliana. La Kabylie est très calme. Par contre la région d’Affreville se vide rapidement : 100 familles ont quitté Affreville la semaine dernière.

Jeudi 14 : Une émission pirate O.A.S., à 20 heures, annonce l’échec des pourparlers, autorise tout le monde à quitter l’Algérie et annonce pour minuit l’intensification des destructions.

Vendredi 15 : Nuit calme, malgré l’émission d’hier soir et matinée splendidement ensoleillée. Mais à 9 h. 15, 4 plastics à l’Hôpital de Mustapha détruisent 3 blocs opératoires, et à 22 h. 10 un fort plastic endommage gravement la Mairie, faisant au premier bilan 1 mort et 35 blessés. 

Samedi 16 : Mgr. DUVAL lance un nouvel appel à la radio. Il semble que les pourparlers « Européens d’Algérie – Rocher Noir » soient sur le point d’aboutir.

Dimanche 17 : A 13 h. 30, à la radio, déclaration du Dr MOSTEFAÎ, de Rocher Noir, au nom du F.L.N. : les accords avec l’O.A.S. sont enfin réalisés : Amnistie – Européens dans la Force locale – Cessation des attentats et des destructions. À 20 heures, l’émission pirate de l’O.A.S. confirme l’accord. Est-ce enfin la raison qui triomphe ? est-ce enfin la paix ? On n’ose y croire.

Lundi 18 : « L’armistice », comme on dit déjà en ville, se confirme, bien que l’O.A.S. d’Oran et de Bône refusent de se considérer comme engagées par celle d’Alger. SUSINI parlera demain à l’émission O.A.S. Couvre-feu à minuit. Mais Alger a toujours le visage d’une ville livrée à la panique, … et à la saleté. Journée officiellement sans attentats ni destructions.

Mardi 19 : Réunion du Conseil d’administration de la Société ICOSIUM. Notre dette à moyen terme [remboursement des emprunts pour la construction du couvent du chemin Laperlier] est encore de 46.430.000 francs.

Mercredi 20 : L’opération « propreté-couvent » continue avec ardeur : on lave à grande eau, on met des carreaux en polyéthylène, on met de l’ordre. Au repas de midi, le Docteur Michaud, des Équipes Notre-Dame, est notre hôte et il nous parle du plastiquage de l’Hôpital de Mustapha ainsi que du pillage qui suivit. Il faillit y être tué. Quelques attentats à Oran et Mostaganem. Un hold-up à Alger.

Vendredi 22 : Les musulmans du quartier reviennent et cela nous vaut une laveuse – repasseuse qui commencera son travail dès demain. Nous avons également un jardinier. Il ne nous manque que SMAIL dont nous sommes sans nouvelles depuis plus d’un mois, et un cuisinier pour juillet. On a connaissance, dans l’après-midi, d’une lettre qui sera peut-être très importante de l’ex-général SALAN se ralliant aux Accords O.A.S. – Rocher Noir et demandant à Oran de se rallier.

Samedi 23 : Il semble qu’Oran, en la personne du général GARDY, se raidisse et refuse d’écouter SALAN. À Alger, c’est toujours le calme et la ville se nettoie.

Dimanche 24 : Calme dimanche. Le Père LE BAUT prêche à la radio (où il y aura bientôt pénurie de chorales), le Père MUSNIER à la Paroisse. À Oran  déclaration du colonel DUFOUR : la terre brûlée et le départ massif des Européens, telles sont les consignes.

Lundi 25 : Consignes appliquées : les réservoirs d’essence du port d’Oran flambent tous. Les flammes atteignent 300 mètres de haut. Des Européens brûlent leurs meubles sur les trottoirs. Alger est calme, au moins officiellement et apparemment, car notre secrétaire nous dit qu’on a mitraillé toute la nuit à Belcourt, et la Supérieure des Petites Sœurs de l’Assomption dit au Père CHAVANES qu’il y a eu hier deux enlèvements d’Européens dans son quartier.

Mardi 26 : Nouvelles de notre domestique SMAIL : il est vivant, … mais dans le bled !

Mercredi 27 ; La radio annonce que l’O.A.S. d’Oran cesse les attentats et les destructions, et que le général GARDY est parti : Deo gratias !

Vendredi 29 : A 0 h. 40, explosion de plastic, puis de munitions, pas très loin du couvent : Chemin de la Briqueterie.

Dimanche 1er juillet 1962 – Référendum d’autodétermination qui se déroule dans le plus grand calme et recueillera plus de 90% des voix. Les Européens, encore que peu nombreux, votent beaucoup plus qu’on ne le prévoyait. Drapeaux F.L.N., klaxons, youyous. C’est la grande joie chez les Musulmans, mais sans aucun incident.

Lundi 2 : Pierre CLAVERIE, qui fait son service militaire dans l’aviation (affecté à l’aumônerie de l’air, arrivé le samedi précédent) est, bien sûr, consigné à la caserne Hélène Boucher, mais le Père MUSNIER lui apporte un habit dominicain pour lui permettre de circuler un peu.

Mardi 3 juillet : L’Algérie est officiellement indépendante depuis ce matin 10 h. 30. La ville est parcourue de cortèges et de voitures arborant le drapeau vert et blanc. Le Père LE BAUT, qui voulait aller partager la liesse populaire, croise, avenue Claude Debussy, un camion découvert, empli de jeunes filles chantant sans doute Kassamen (hymne algérien), se voit gratifié par ces demoiselles d’un magistral « bras d’honneur »!Il estime sage et moins provocateur de remonter au couvent pour se mettre en civil avant de redescendre en ville. À 16 h. 26 arrivée de BEN KHEDDA et des ministres du G.P.R.A. à Maison-Blanche. Ils passeront la nuit au Palais d’Été.

Mercredi 4 : Siroco. Notre nouvelle cuisinière (de Bab-el-Oued) nous dit qu’aux endroits du quartier qui avaient été les plus meurtriers, des femmes musulmanes sont venues pleurer et se coucher par terre à l’endroit où leurs mari, frère ou fils avaient été tués.

Jeudi 5 : FETE DE L’INDÉPENDANCE ALGÉRIENNE. La Place de la Poste est noire, ou plutôt verte et blanche de monde. Klaxons, cris, euphorie. À Oran, en début d’après-midi, fusillade : au minimum 10 morts, 15 blessés aux premières informations. Couvre-feu depuis 15 heures.  À Alger, toujours même fiesta populaire. Les chefs de la Zone Autonome d’Alger et BEN KHEDDA demandent que les manifestations cessent ce soir et que le travail reprenne demain.

Vendredi 6 : Début de journée très calme et reprise générale du travail. Nous avons aujourd’hui notre laveuse ZHORA et notre domestique SMAIL.

Hier soir, message en français du PAPE présentant ses vœux à l’Algérie indépendante. Dans la nuit, la statue équestre du Duc d’Orléans, Place du Gouvernement, a disparu. Ce matin, la Cathédrale a été envahie par un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants musulmans, qui en ont fait le tour, à l’intérieur, avec quelques youyous. La force locale les a fait évacuer. Hier, la statue de JEANNE D’ARC, près de la Poste, était revêtue d’un voile blanc, coiffée d’un foulard vert et brandissait un drapeau algérien. Depuis midi, couvre-feu à Oran où il y a eu une nouvelle fusillade, sans victime cette fois. La statue de BUGEAUD, Place d’Isly, a été, elle aussi, enlevée. Par contre, JEANNE D’ARC est toujours en place et ne brandit plus le drapeau algérien.

Samedi 7 : A Birmandreis, réunion d’un groupe de 90 laïcs et quelques prêtres se préoccupent de l’avenir de l’Eglise en Algérie et constituent une « association d’études ». Un bon nombre de protestants (surtout de la CIMADE) y participent. Les Pères LE BAUT  et MUSNIER y étaient.

Dimanche 8 : Le Père LE BAUT  prêche à la radio, le Père MUSNIER à la Paroisse.

 

 

 

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