Chronique conventuelle

Extraits de la Chronique conventuelle

1962

L’horreur d’une guerre : les attentats quotidiens.

Lundi 8 janvier 1962 : Première journée de la retraite conventuelle prêchée par le Père Bernard BRO. Arrivée du Père CHARTIER, directeur de « Signes des temps », venant de Casablanca. Il profitera de 24 heures d’escale pour prendre divers contacts. En soirée, réunion de tous les pasteurs d’Alger et de quelques prêtres, chez les frères de Taizé, pour préparer la prochaine semaine de prières pour l’unité des Chrétiens. Au cours de cette réunion, audition de la première émission œcuménique du Père LE BAUT et du Pasteur CHEVALIER.

Samedi 20 : Nous apprenons due les Editions du CERF ont été plastiquées hier à Paris. Serait-ce en relation avec le séjour du Père CHARTIER qui avait, la semaine dernière pris contact, ici, avec des gens de l’O.A.S. pour essayer des les « comprendre » ?

DIMANCHE 21 : En raison des bruits alarmants qui circulaient hier (présence de la Willaya IV à El-Biar, 300 tueurs F.L.N. dans la Casbah), les sorties scoutes ont été décommandées. Prédication sur l’unité par le Père CABOCHE à la Paroisse, et par le Père LE BAUT à la radio, puis à la Paroisse Universitaire.

LUNDI 22 : Le Père CADART rentre de Mouzaïaville et le Père CHAVANES d’Oran où l’atmosphère est encore certainement plus tendue qu’à Alger. Les attentats se multiplient. À 14 h. 30, réunion au couvent de 15 prêtres et 5 pasteurs ; exposés du Pasteur ROUSSEL et du Chanoine DESROUSSEAUX sur le thème : « Nos responsabilités pastorales en face des événements d’Algérie », suivis d’une prière commune silencieuse, après lecture de quelques textes (Ex. 33, II Tim. 4, Eph. 4, Jean 17), puis pendant une heure, discussion libre, très intéressante, sur ‘notre prédication’. Le soir, à 22 heures, troisième émission œcuménique, dialogue du Pasteur CHEVALIER et du Père LE BAUT.

Mardi 23 janvier : Interdiction aux voitures de circuler à partir de 21 heures. Dans la journée, vitesse maximum 50 km. Ces mesures de sécurité seront-elles efficaces puisque la plupart des attentats ont lieu en plein jour ?

Mercredi 24 : Deuxième anniversaire des barricades. Ville pavoisée. Matinée calme, mais beaucoup de klaxons en début d’après-midi.

Jeudi 25 : Embouteillages. Grève des magasins. Manifestations de rues.

Lundi 29 : Grosse explosion à El-Biar, qui ébranle nos vitres : une villa de « barbouzes » (nom populaire donné à la police secrète) est détruite. On parlera de 28 morts…

Mercredi 31 : L’auditoire du Père Prieur [LE BAUT] baisse assez régulièrement à Maison Carrée, chez l’abbé SCOTTO : une grenade avait explosé près du Presbytère pendant la première conférence.

Vendredi 2 février : A 10 heures, le Père MUSNIER, convoqué à l’Archevêché avec tous les curés et supérieurs religieux, reçoit les avis de l’Archevêque concernant l’unanimité du clergé. Il nous les transmet à midi.

Dimanche 11 : Un plastic, cette nuit, sur la Paroisse, rue des Amandiers, chez un épicier.

Mercredi 14 : Grève des écoles. Les élèves du Pensionnat Milly font grève du silence au cours du Père HUGO. Jean-Claude Celles, chef scout de la saint-do, échappe à un attentat, rue Bruce :la balle lui passe sous le bras et on la retrouve fichée dans l’escalier, passée par la porte que Jean-Claude venait d’ouvrir… On signale plus de 40 plastics à Oran, en quartier musulman, suivis de manifestations. 5 morts, 1/ blessés. À Alger, grève et attentats. La situation s’aggrave de jour en jour.

Lundi 19 : Le Père HUGO rentre de Miliana (en taxi, le train ayant déraillé peu avant Miliana), assez décontenancé par l’atmosphère très lourde qui rendit sa prédication difficile (attentat à la porte de l’Eglise, 1 mort et 2 blessés pendant son sermon). Le Père CHAVANES arrive à 14 heures d’Oran, retardé par un déraillement.

Jeudi 22 : Très lourde journée de terrorisme sur Alger : 42 attentats qui font 28 morts. Presque 1 mort toutes les 5 minutes entre 13 h. et 14 h. !

Vendredi 23 : Les « chefs spirituels » ont été convoqués ce soir à Rocher-Noir par M. MORIN, délégué général, pour être informés des accords France – F.L.N. en ce qui concerne les garanties religieuses. Selon le Pasteur CHEVALIER, ce serait assez positif…

Samedi 3 mars : … Hier, Monsieur HUGO avait téléphoné de Paris, inquiet d’être sans nouvelles, et Madame CHAVANES avait téléphoné en soirée d’Angoulême.

Dimanche 4 : On apprend que Mgr DUVAL a fait ce midi une déclaration à la radio, condamnant ceux qui commettent des violences et ceux qui les approuvent.

Lundi 5 : A partir de 5 h. moins 1/4 ce matin, une série d’explosions violentes (au minimum une large cinquantaine) dont certaines semblent fort proches du couvent. À 6h. 15, la radio dénombre 80 explosions et annonce le couvre-feu à Bab-el-Oued et en Casbah. En réalité, le chiffre officiel des plastics ce matin est de 117 ! Le Père HUGO rentre de Blida assez bouleversé d’avoir dû, hier soir, extrémiser, sur la table d’opération, un militaire dont le corps était presque en charpie.Mercredi 14 : Notre secrétaire, Mademoiselle AUDOUIN est absente, malade depuis hier. Madame GEPFERT [notre autre secrétaire qui demeure près du couvent] est sur le départ, … si l’O.A.S. permet !

Jeudi 15 : Au petit matin, fusillade O.A.S. à Hussein-Dey, visant un groupe musulman qui attendait le trolleybus : 10 morts, 6 blessés. À 10 h. 30, un autre attentat contre 6 chefs des Centres Sociaux, dont MOULOUD FERAOUN.

Vendredi 16 : Pendant Matines, un plastic tonne très fort près du couvent (chez notre épicier). Les « vacances de Pâques », en raison des événements, commenceront demain et dureront jusqu’au 2 avril.

Samedi 17 : Au petit matin, 3 plastics dans le quartier, dont un devant une maison musulmane au-dessus du couvent. Une grande vitre de la chambre du Père Prieur est brisée, ainsi que celle de la fenêtre du Domus. Ce sont nos premiers « dommages de guerre ». … La paroisse organise une séance de cinéma : très peu de monde ce soir ; on attend la fin de la Conférence d’Evian et le cessez-le-feu d’un moment à l’autre.

Dimanche 18 : A 18 heures, on apprend la conclusion des accords d’Evian. À 20 heures, après le discours du Général de Gaulle, un chahut invraisemblable : sifflets, casseroles, mais, ce qui est plus inquiétant, des rafales nourries et nombreuses ; puis silence vers 21 h. 30.

Lundi 19 : Grève générale à Alger. Magasins fermés. Pas d’électricité. Personne dans les rues (sauf notre secrétaire Mademoiselle Audouin, qui vient à pied de Belcourt). Les rues sont pleines de militaires en armes, mais Alger semble morte, persiennes fermées. Le Père Prieur fait la cuisine, et nous mangeons … à la cuisine. Le Père HUGO est, semble-t-il, bloqué à Miliana. Il pleut depuis ce matin : pluie et silence vont-ils calmer les esprits ? Il semble que, sur consigne du F.L.N., les quartiers musulmans soient calmes.

Mardi 20 : La grève européenne continue, mais atténuée. L’électricité fonctionne à nouveau. En l’absence de notre cuisinier, le Père LE BAUT fait la cuisine. Nous mangeons du pain militaire, fourni par le Père DOYEN [aumônier militaire]. Vers 16 h. 15, sur la Place du Gouvernement, 6 obus de mortier sont tirés par l’O.A.S. sur la foule musulmane que le service d’ordre du F.L.N. réussit à contenir avec l’armée (information donnée par Europe n° 1, ce soir à 17 heures) : 15 morts, 15 blessés, tous musulmans. À Oran, fusillade. À Saint-Denis-du-Sig hier, 52 morts, tous musulmans. Des chiffres assez différents sont donnés par diverses radios. À 20 heures, Mgr. DUVAL lance un appel à la radio suppliant les Algériens de ne pas relancer le terrorisme et de respecter les accords.

Mercredi 21 : Fusillade puis couvre-feu à Bab-el-Oued. Fusillade à Oran, Mostaganem, etc. Attentats contre les musulmans : l’O.A.S. ne désarme pas. 

Jeudi 22 : L’eau est coupée dans le bas de la ville et jusqu’au Télemly. Nous en avons encore. Le texte intégral des Accords d’Evian est publié dans les journaux d’Alger. Vers 14 heures, nous apprenons la grève illimitée de l’eau, du gaz et de l’électricité. Nous nous empressons de remplir quelques bonbonnes d’eau, mais nos réservoirs sont vite vidés. Gaz et électricité fonctionnent toujours. À Oran, l’O.A.S. interdit aux Forces de l’Ordre de circuler en ville européenne. Attentats anti-musulmans à la grenade, à Oran.

Vendredi 23 : Nuit et journée tragiques : l’O.A.S. attaque l’armée en 8 points différents cette nuit. Fusillades au Forum, Facultés, Ruisseau. Journée sanglante à Bab-el-Oued : 16 morts, 48 blessés chez les militaires. Tir à vue dans les rues. Des avions en piqué essaient d’atteindre les tireurs O.A.S. installés sur les toits avec des armes automatiques. À 21 h. 30, bref combat près du couvent. Plusieurs balles perdues frappent le mur du couvent, côté jardin.

Samedi 24 : Alger morne panse ses plaies. Bilan officiel de la journée d’hier : 35 morts et 150 blessés. Mentalité de certains algérois : « C’est affreux, mais pourvu que ça continue : c’est notre chance de victoire ». Le soir, plusieurs plastics au bidonville proche du couvent. Quelques autres explosions (le Père MUSNIER en compte 26 en une demi-heure à peine). Nuit calme.

Dimanche 25 : Le Père MUSNIER ne prêche pas, mais à chaque messe, au prône, fait prier les fidèles avec les litanies du Précieux Sang (traduction de Père BLIGUET). À la radio, c’est Mgr. DUVAL qui doit célébrer et prêcher. À son arrivée, plusieurs fidèles n’entrent pas (ou sortent) de Sainte Elisabeth (une cinquantaine). Monseigneur, cependant, n’ose pas lire le télégramme du Pape JEAN XXIII qu’il vient de recevoir, où il dit que les tragiques nouveaux attentats d’Alger sont venues altérer la joie que lui avaient causée les Accords d’Evian. Plusieurs paroissiens font des démarches pour que nous intervenions en faveur de Bab-el-Oued où la répression, dit-on, serait terrible. Mgr. DUVAL à qui le Père LE BAUT téléphone, promet de le faire immédiatement. Pendant ce temps, à la Paroisse, une séance de cinéma aide nos amis à se remettre un peu les nerfs en place : plus de 150 personne.

Lundi 26 : Réunion sacerdotale à Ben-Smen, à laquelle participe le Père CABOCHE qui a du mal à rejoindre le couvent en raison des barrages très sévères qui tendent à empêcher les manifestations prévues pour 15 heures. À 14 h. 50, Boulevard Baudin et Plateau Des Glières, fusillade : une cinquantaine de victimes, morts et blessés. On a tiré dans la foule. Panique. D’où sont partis les coups de feu ? Il semble que du sommet du Maurétania on ait tiré sur les C.R.S.. Riposte immédiate à la mitraillette et à la mitrailleuse, en pleine foule. Foule silencieuse et disciplinée. Le Père CHAVANES, qui passait par là, retour d’Oran, en ramène un témoignage horrifié. C’est la pure guerre civile. Premier bilan : 21 morts, 150 blessés.

Mardi 27 : Bilan officiel : 40 morts, 130 blessés. À Bab-el-Oued, 2.300 personnes sont appréhendées. La Préfecture de Police affirme que les premiers tirs sont venus des terrasses. Les reporters disent qu’il est impossible de le déterminer. Le fait est là :la troupe a tiré sur la foule, une foule  silencieuse et désarmée, et avait l’ordre de tirer, ou du moins, a tiré un feu nourri et immédiat, non sur les provocateurs des terrasses, mais sur la foule de la rue. Le Père LE BAUT a une longue conversation avec NN.SS. les Evêques (Alger - Sahara). Il était allé remettre à Mgr. DUVAL sa démission de prédicateur à la radio, estimant ne plus pouvoir parler au micro d’une autorité qui commettait de tels actes. Mgr. Lui demande 48 heures de réflexion. L’après-midi, après avoir élaboré avec cinq membres des Equipes Notre-Dame un texte que les Chrétiens d’Alger, qu’ils pensent représenter assez valablement, aimeraient entendre de la bouche de leur chef spirituel. Le Père Prieur monte à la résidence épiscopale la remettre à Mgr. Qui promet de faire quelque chose en ce sens.

Mercredi 28 : Alger enterre  ses morts «clandestinement», puisqu’ils n’ont pas l’autorisation de passer par l’Eglise ni d’être suivis par plus de deux voitures, pour éviter les attroupements.

Jeudi 29 : Un texte de Mgr. DUVAL assez différent de ce qu’on espérait. Le couvre-feu est enfin levé à Bab-el-Oued, et les hommes libérés des camps où ils étaient internés. À 20 h. 25, une forte charge de plastic, toute proche, brise au couvent une bonne dizaine de vitres. Le lieu de l’attentat est sans doute le bidonville. On le saura demain.

Vendredi 30 : En réalité, il s’agit de trois bidons (genre bidons de goudron) déposés par une voiture de la Ville d’Alger une heure et demie avant leur explosion. Dégâts considérables. Le but semble avoir été la destruction du boulevard Galliéni, à l’angle de la rue Blaise Pascal. Au couvent, 16 grandes vitres sont à remplacer. Le local scout du Champ de manœuvres a été pillé.

Samedi 31 : Mgr. DUVAL, après avoir demandé au Père LE BAUT s’il maintient sa décision de ne pas prêcher à la radio, désigne l’abbé DURAND, directeur de l’enseignement libre, pour assurer le sermon du lendemai

Dimanche 1er avril : Messes pour les morts de la fusillade. Pas de sermon à la paroisse, mais prière. L’abbé DURAND prêche, très simplement et très bien, à la radio. Le Père Prieur, après une réunion d’Equipe Notre-Dame, fait une conférence spirituelle aux Sœurs de Sainte-Elisabeth.

Mardi 3 : Le Père Prieur fait visite à Mgr. l’Archevêque qui lui confie à nouveau la prédication à la messe radiodiffusée.

Mercredi 4 : La facture du vitrier pour les dégâts du dernier plasticage voisin est de 35.000 francs. Espérons une indemnisation !

Vendredi 13 : Maître Zizine, demeurant à l’aérohabitat, est tué devant la porte de l’immeuble. Encore des plastics dans notre quartier.

Dimanche 15 : Dans l’après-midi, vers 14 h. 30, 30 kilos de plastic détruisent le Rectorat.

Mardi 17 : Aujourd’hui, c’est le JOURNAL D’ALGER qui est plastiqué, et trois étages de l’immeuble sont détruits.

Vendredi 20 : Un vrai temps de Vendredi - Saint. Il pleut très fort. À 15 heures, Chemin de Croix paroissial : environ 150 personnes. À 16 heures, Chemin de Croix scout : une petite cinquantaine de garçons. Peu de confessions. À 18 heures, pendant l’office du soir, nous apprenons la nouvelle, qui sera confirmée par la radio : le général SALAN a été arrêté ce midi dans un immeuble, angle rue Daguerre et rue Desfontaines. Le soir, à partir de 21 heures, concert de casseroles « Al-gé-rie fran-çaise » et coups de feu.

Samedi 21 : En raison sans doute de la pluie et du communiqué de la Préfecture de Police menaçant de tirer à vue et sans sommations en cas de difficultés des Forces de l’Ordre, très peu de monde à notre Office pascal qui durera de 20 heures à 22 heures.

Mercredi 25 : Hier soir, à 20 h. 15, notre voisin, directeur de la Société A.E.T. est plastiqué. Son garage et le devant de sa maison sont détruits. Lui-même est légèrement blessé, peut-être tympan crevé. Les dégâts au couvent sont assez considérables : vitres brisées sur toute la façade, portes à demi arrachées. À première vue, il doit y en avoir pour 300.000 francs, 130 vitres brisées à 2.000 francs pièce, les 4 portes d’entrée plus ou moins détraquées, une quinzaine de portes de chambres disjointes, un mur lézardé, et nous n’avons encore sans doute pas tout constaté. Le Père CHAVANES rappelle au Père Prieur la « sentence » qui lui était échue le 6 janvier dernier : »Certaines grâces n’entrent chez nous qu’en brisant les vitres ». Et bien, Deo gratias !

Jeudi 26 : Le frère Pierre CLAVERIE est à Alger pour quelques jours avant son départ pour l’armée. Il déjeune au couvent, ainsi que le frère GÉRARD, de Taizé. Notre domestique BELHOUARI, du bidonville voisin, qui s’occupait du local des scouts, a été tué ce matin par des Européens, tout près du Marché des Trembles, ainsi que trois autres musulmans. Hier encore, il nous aidait à ramasser nos vitres brisées. Il laisse plusieurs enfants assez jeunes. 

Vendredi 27 : Un expert vient évaluer les dommages subis par le couvent. La famille de BELHOUARI nous demande de la conduire à la Pêcherie (place du Gouvernement) pour l’enterrement. Les voitures du chanoine CAPOMACCIO et du Père MOREAU servent de transport en commun, car c’est toute une tribu qui s’y entasse. Les pauvres gens se confondent en remerciements.

Dimanche 29 : Notre domestique SMAÏL a passé deux jours et une nuit au couvent pour rattraper le temps perdu et par mesure de sécurité. Pour lui éviter trop de risques en traversant les quartiers européens, nous le faisons reconduire chez lui en voiture. Transport assuré, il pourra travailler deux ou trois jours par semaine.

Mardi 1er mai : Journée calme, mais à 20 heures, mitraillage violent au bidonville, suivi d’une explosion de plastic, puis d’une très brutale explosion qui nous brise une vingtaine de vitres : c’était une voiture piégée lancée dans le haut du bidonville et qui,    grâce à Dieu, a explosé avant d’atteindre les habitations.

Mercredi 2 : Les habitants du bidonville, terrorisés, s’enfuient. Des camionnettes chargent leurs hardes. … Une voiture piégée, sur les quais, devant le bureau d’embauche des dockers, fait, ce matin, 20 morts et plus de 100 blessés. Début de manifestation musulmane en Casbah, place du Gouvernement.

Jeudi 3 : Les dégâts subis par le couvent ont été expertisés et évalués à 539.000 francs, quant à l’expertise, elle nous coûte 45.000 francs [soit environ 10.000 €]

Vendredi 4 mai : Le Père MUSNIER s’occupe de notre voisin M. MASCARO, charcutier, emmené à l’Ecole de Police d’Hussein-Dey. C’est de chez lui que seraient partis les tirs de mortier de mardi matin, et l’on trouve des explosifs dans les studios qu’il louait. Le Père lui apporte un colis de la part de sa femme. Notre voisin, M. MORA, menuisier, est pris dans une rafle tandis qu’il déposait sa demande d’indemnisation à la Mairie, après plastiquage.

Samedi 5 : Notre quartier est à demi bouclé et perquisitionné. Pratiquement personne, en conséquence, à notre séance de cinéma ! Le Père LEFEVRE s’occupe de faire évacuer le local scout du Champ de Manœuvres, une fois de plus pillé par les blousons noirs du quartier (on ne peut pas accuser les musulmans, … puisqu’il n’y en plus !)

Dimanche 6 : Plastics aux lycées Lazerges et Pasteur. À Paris, selon Europe n° 1, troubles, bruits et bagarres au Couvent de l’Annonciation, Faubourg Saint-Honoré, pendant le sermon du Père LOUVEL qui faisait allusion aux violences subies par les Algériens.

Mardi 8 : Conférences bibliques des Pères CADART et CABOCHE. Auditoire réduit. Il faut avouer que les gens sont vraiment vertueux de s’arracher à leurs soucis et à la perturbation psychologique ambiante pour monter au couvent. Ce sont surtout les religieuses qui constituent le fonds de l’auditoire fidèle. 25 personnes en tout au lieu de la bonne centaine habituelle. À 20 heures, grosse explosion dans le quartier. Décidément, le mardi nous est fatal : c’est le troisième mardi consécutif qu’à 20 heures le quartier est ébranlé.

Mercredi 9 : Troubles assez graves à Oran hier soir. Ce matin, bouclage du quartier Plateau Saulières – Facultés.

Samedi 12 : Vers 16 heures, Mgr. DUVAL téléphone au Père LE BAUT pour lui demander d’inclure dans son sermon le texte de la déclaration commune des Curés d’Alger.

Lundi 14 : A 18 h. 30, messe solennelle de requiem pour le Frère PIERRE [notre frère convers, à Alger depuis la fondation !] Notre église est pleine. Au chœur, outre la communauté, sont présents Mgr.JACQUIER, le Père JEAN-JULIEN ofm, le Père DE L’ESPINAY, l’Aumônier de l’Amirauté, le Père DOYEN. Le Père LEFEVRE chante la messe. Le Père CHAVANES nous dit sa dernière entrevue avec le frère PIERRE. Le Père Prieur donne l’absoute. À l’issue de la cérémonie, à 19 h.30, on apprend que le couvre-feu est décrété sur tout Alger depuis 19 h. 15. Nos amis rentrent très vite chez eux. Des commandos F.L.N., en effet, depuis 18 heures ouvrent le feu sur les Européens dans les rues d’Alger. 20 morts et plus de 30 blessés aux dernières nouvelles (22 heures), mais à cette heure on entend encore des rafales. C’était aujourd’hui l’Aïd-el-Kébir.

Mardi 15 : Réponse O.A.S. aux attaques du F.L.N. : 54 morts et de très nombreux blessés en quelques heures. Couvre-feu à 18 heures. On est toujours sans nouvelles des abbés CERDA et SANTAMARIA.

Mercredi 16 : Arrivée de Père JOULIN avec quelques heures de retard, par bateau venant de Casablanca. Il vient passer quelques jours parmi nous, tâter le terrain avant que l’on ne décide de son assignation. Lourde journée encore : 22 morts et 46 blessés, surtout musulmans ; quelques Européens, dont l’abbé THERER, curé des Sources, tué ce matin lorsqu’il descendait de sa voiture. Le père de notre ami Roger ROCHE (équipe Notre-Dame) est grièvement blessé.

Jeudi 17 : 18 morts aujourd’hui, dont 6 européens. Le F.L.N. revendique les attentats de lundi dernier. Entre 18 h. 30 et 19 heures, au-dessus de chez nous, boulevard Galliéni, un commando O.A.S. attaque deux camions de gendarmes mobiles. Long mitraillage. 8 gendarmes blessés. Le Père JOULIN est un peu « soufflé » du climat, de ce qu’il voit et entend.

Vendredi 18 : Dernier cours de formation des catéchistes par le Père LE BAUT. La situation est vraiment trop perturbée et les auditrices, nerveusement, n’en peuvent plus.

Samedi 19 : « Attractions de la Kermesse annuelle » : jeux pour enfants, organisés vaille que vaille, et qui marchent bien mieux qu’on ne l’espérait. Vers 11 heures, ce matin, très fort, long et proche mitraillage, à l’angle du Galliéni et du Chemin Poirson, cela après deux coups de mortier sur le Palais d’Eté. Il semble que ce soit, en plein jour et presque en pleine ville, une bataille rangée entre O.A.S. et gendarmes. À 21 heures, pendant que nous chantons le Salve Regina, le Père MUSNIER vient alerter le Père Prieur : le bidonville flambe. Fort heureusement, il ne s’agit que d’une baraque, la plus proche du couvent, trop éloignée du centre du bidonville pour que le feu se propage, car il n’y a pas de vent. Les pompiers, alertés, arrivent très vite. Le Père HUGO n’a pu se rendre à Miliana pour sa prédication mensuelle, faute de train. On signale, pour la seule ville d’Alger, aujourd’hui, un minimum de 18 morts (dont 3 européens) et 6 enlèvements d’européens. Parmi les musulmans tués, plusieurs femmes.

Dimanche 20 : C’est Mgr. DUVAL qui prêche à la radio. Très bon sermon, qui sera sans doute très remarqué … en dehors d’Alger. Notre Kermesse pour enfants se déroule dans une très bonne atmosphère familiale et rapportera plus que les attractions ordinaires des autres années.

Lundi 21 : Le Père LE BAUT et le Père JOULIN sont très cordialement et longuement reçus par Mgr. DUVAL. On fait des projets pour l’an prochain.

Mardi 22 : Découverte, près d’Hussein-Dey d’un charnier d’européens. 8, puis encore 7 corps affreusement mutilés sont découverts. On reconnaît parmi eux les Directeurs de Monoprix récemment enlevés. Les départs en métropole sont de plus en plus nombreux. La famille MACHTO et M. SAGLIO nous font leurs adieux.

Mercredi 23 : Les autorisations de sortie d’Algérie ne sont plus nécessaires que pour les hommes de 19 à 65 ans.

Jeudi 24 : Le Général SALAN est condamné à la détention à perpétuité et non à mort comme on aurait pu s’y attendre après la condamnation du Général JOUHAUD, - ce qui laisse présager de la grâce de ce dernier.

Dimanche 27 : Pendant le week-end, 21 écoles d’Alger ont été incendiées : c’est sans doute ce qu’on appelle la défense du bien commun ! Cet après-midi, les « jeunes du foyer », fils des meilleures familles de la Paroisse, devant partir après-demain en métropole, sont venus saccager et détruire le Foyer paroissial installé cet hiver « pour qu’il ne tombe pas entre les mains des fellouzes ». Cela en dit long sur la mentalité collective algéroise.

Mardi 29 : Incendie à l’Ecole des Beaux-Arts. Le Père CABOCHE y va : heureusement un  plastic a pu être désamorcé, qui aurait dû enflammer 1.000 litres d’essence.

Mercredi 30 : Encore des incendies d’écoles. Moins d’attentats semble-t-il, mais plus de départs pour la métropole : 4 à 5.000 par jour, et à partir du 1er juin, 7.000 par jour.

Vendredi 1er juin : Préparation intensive de la Kermesse. En ville, atmosphère de détente : c’est la trêve. Depuis hier, pas un attentat. Des musulmans réapparaissent dans les rues. Les rumeurs de conversations syndicats-F.L.N. se propagent et sont accueillies avec espoir et soulagement. Le couvre-feu est ramené à minuit.

Samedi 2 : Petite kermesse bien calme. Nous servons, malgré tout, environ 150 repas dans le cloître du couvent (au lieu des 200 à 220 les autres années).

Lundi 4 : Edition ‘pirate’ de la Dépêche Quotidienne par l’O.A.S. Nous n’aurons donc plus de journal local, puisque La Dépêche va sûrement être suspendue à titre de représailles.

Mardi 5 : Anniversaire de la mort du Père CROSNIER. Nous célébrons pour lui la messe conventuelle, à laquelle personne n’assiste (sauf M. LE BAUT – père du Père Prieur), aucun journal n’étant paru ce matin. À 19 heures, le Père CHAVANES nous arrive d’Oranie où la trêve algéroise n’existe pas, Oran étant toujours un fief O.A.S. et les communautés en état de ségrégation. Au courrier, plusieurs lettres adressées par des Pères de la Province au Père Prieur, disant leur sympathie après la lecture de la dernière chronique algéroise d’UT SINT UNUM (1er juin), en particulier les Pères CONGAR, CHENU, CHARTIER.

Mercredi 6 : Un « émission pirate » de radio annonce la fin de la trêve (20 heures) et à 22 heures, explosion…

Jeudi 7 : Les Facultés brûlent. Il semble que ce soit la Bibliothèque !

Vendredi 8 : A 17 heures, dernière messe de la Paroisse Universitaire, célébrée par le Père LE BAUT (9 professeurs seulement). Vers 20 heures, incendie de l’école du Chemin Picard.