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Un homme se penche sur son pas

Un homme se penche sur son passé…

 

Saint Augustin (354-430), dans son livre « Rétractations », au soir de sa vie, jette un regard sur ses écrits et ses paroles et tente d’y apporter les corrections qui lui semblent s’imposer :

J’entreprends enfin, avec l’aide de Dieu, l’accomplissement d’un dessein auquel je songeais depuis longtemps et que je ne veux plus différer. Je vais faire la révision de tout ce que j’ai écrit, livres, lettres ou traités; je vais soumettre mes œuvres à une critique sévère, et ce qui m’y déplaît, à des annotations qui vaudront une censure.

Oserait-on avoir l’imprudence de me reprendre, parce que je reprends moi-même mes erreurs? Si l’on me dit que je n’aurais pas dû écrire ce qui était de nature à me déplaire plus tard, on aura raison, et je suis de cet avis; ce qu’on reproche justement à mes œuvres, je le leur reproche moi-même. Et je n’aurais rien à corriger si j’avais dit ce qu’il fallait dire.

Aussi bien, que chacun pense de mon entreprise ce qu’il voudra; pour moi il m’importe d’avoir pris en considération, même ici, cette maxime de l’Apôtre: « Si nous nous jugions nous-mêmes, le Seigneur ne nous jugerait point 1. » D’ailleurs, il est dit : « A parler beaucoup on ne saurait éviter de pécher 2; » et cette parole m’épouvante. Non pas parce que j’ai beaucoup écrit, ou parce que beaucoup de paroles que j’ai prononcées ont été conservées par écrit, bien que je ne les aie pas dictées (loin de moi cependant, de réputer paroles inutiles tout ce qui se dit de nécessaire, quels que soient le nombre et la longueur des discours) : mais ce qui me fait trembler devant cette sentence de 1’Ecriture, c’est que dans le grand nombre de mes dissertations on peut recueillir beaucoup de paroles qui, si elles ne sont pas erronées, peuvent cependant paraître inutiles ou même le sont réellement. Quel est donc le serviteur fidèle du Christ qui ne s’alarme pas quand il l’entend déclarer : « Toute parole oiseuse que l’homme aura prononcée, il en rendra compte au jour du jugement 3?

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1. I Cor. XI. 31. — 2. Prov. X, 19. — 3. Matth. XII, 36.

 

 

Saint Thomas d’Aquin (1225-1274), dans la Somme théologique (Prima secundæ, question 19, article 5) démontre avec force et précision que la conscience, même erronée, oblige, à condition qu’elle ait pris toutes les précautions pour s’informer. Mais quand la lumière est dans l’esprit, ne pas suivre cette lumière serait une faute. Il ne faut donc se réfugier derrière la conscience de personne.

 

François Pétrarque (1304-1374), dans son livre Le Secret, qui est un dialogue imaginaire avec saint Augustin, fait dire à celui-ci que l’on meurt trois fois : de mort physique bien sûr, puis lorsque la stèle du tombeau est détruite ou que l’épitaphe en est effacée, et une autre fois encore lorsque les livres que l’on a écrits sont perdus ou détruits. Plus rien ne reste alors dans la mémoire des hommes ; « Quand tes livres mourront, tu mourras toi aussi. Ce sera ta troisième mort ».

 

 

Fort de ces trois patronages, je jette un regard sur certains de mes textes et tente d’en faire une éventuelle révision.

 

J’ai peu écrit, davantage parlé. Qu’en reste-t-il ? Quelques feuilles de papier sur une ou deux étagère de bibliothèque. Avec un demi-siècle de recul, je les ai relus. Ma vie intellectuelle ayant pris un tournant radical et irréversible lorsque j’ai quitté l’ordre dominicain (1972), je pourrais aujourd’hui renier ces textes. Sans doute la formulation religieuse ne touchait-elle pas à l’essentiel de mon regard sur l’homme, la vie, la société, car aujourd’hui je n’ai rien ou presque à renier. À titre d’exemple et de témoignage, j’ai rassemblé quelques pages dont je n’ai pas à rougir et qui disent mon essentiel. En conscience, aujourd’hui comme hier, je les signe sans réserve. À la forme près, car les références constantes à un Dieu personnel anthropomorphe ne correspondent plus à ma façon d’exprimer ma philosophie (ou théologie) personnelle. Le message humain demeure pourtant, me semble-t-il, inchangé, malgré la relative naïveté qu’il manifeste.

 

Les textes ici rassemblés, une quinzaine de sermons ou d’articles de revues, sont, me semble-t-il, représentatifs de ma prédication et de mon enseignement entre 1956 et 1970, à Alger, dates de mon premier et de mon 250ème sermon radiodiffusé, et de mes contributions aux revues “Cahiers religieux d’Afrique du Nord“ (1961) et “Aujourd’hui“ (entre 1964 et 1965).

 

15 juillet 1956, premier sermon à la radio d’Alger (Sainte Elisabeth), sur L’économe infidèle

22 juillet 1968, sur le même thème : Escrocs, convertissez-vous.

22 juillet 1956, deuxième sermon sur La prière pour la paix

1er novembre 1958, sermon de la Toussaint au Cimetière de Saint Eugène : Débauche de fleurs

25 décembre 1962, Un Noël plus vrai que les autres

20 janvier 1963, Le Concile, fin de la Contre-réforme ?

3 février 1963, L’amour ne se commande pas.

1er mars 1964, Le dimanche  du regard

28 août 1966, Saint Augustin

31 mai 1970, 250ème et dernier sermon radiodiffusé, Partage du pain.

 

Dans les Cahiers religieux d’Afrique du Nord :

Octobre - décembre 1960, n° 17, La Guerre d’Algérie, de Jules Roy.

 

Dans la revue Aujourd’hui

Janvier 1964, Il n’y a pas de prochain : le prochain, c’est toi.

Nov.1964,  L’Évangile, révolution permanente

Janvier 1965, La Théologie, intelligence de la foi

 

Ce ne sont là que quelques échantillons. Ils devraient suffire à montrer que je n’ai aucune raison de faire repentance de mes paroles : je ne pense pas qu’elles aient pu faire du mal, même si elles n’ont converti personne à ma vision  du monde, - ce que je crois et crains un peu, mais telle est ma conscience en ce jour. Je les reproduis ici à la lettre. Simplement je mets, une fois ou l’autre, en caractères italiques les paroles d’une religiosité convenue que je ne redirais pas aujourd’hui.

En post-scriptum, je signale le carême de 1959 que j’ai prêché à la Cathédrale d’Alger, et dont je rougis un peu, que je réfute clairement aujourd’hui. Également, à titre d’exercice de style, pour montrer qu’on peut faire de la théologie et de la bonne théologie, tout à fait orthodoxe, sans avoir la foi, simplement en développant en stricte logique des prémisses données, en l’occurrence mon sermon pour la première messe d’un ami, à Blida, en 1956

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Voici donc mon premier radio sermon à la chapelle de l’institution Sainte Elisabeth des Sœurs Trinitaires, boulevard du Télemly, à Alger, le dimanche 15 juillet 1956, 8e après la Pentecôte. Le Père Boulay, prieur du couvent et responsable de cette prédication, m’avait demandé de le remplacer durant l’été, pour tester mes capacités. Je lui succèderai, nommé à cette charge par Monseigneur Duval, en1958, quand je fus élu Prieur, et ce jusqu’à la suppression de l’émission en 1970 (sans préavis ni explication, sous la Présidence de Houari Boumedienne).

 

 

L’économe infidèle.

 

Mes frères,

 

Notre Seigneur, actuellement vivant et attentif à ses frères humains, nous regarde, regarde le monde qui s’agite, qui se dépense et se bat pour organiser cette terre. Et lorsqu’il nous voit faire des prodiges pour assurer notre bien-être ou notre mieux-être ici-bas, certainement il admire notre ténacité ! Nos existences ne sont-elles pas toutes dominées par ce souci primordial : gagner sa vie ? Cela est vrai des riches comme des pauvres. Et ceux qui n’auraient pas besoin, matériellement, de tant travailler, se laissent pendre au jeu, s’agitant et se dépensant plus que d’autres. La vie d’un homme d’affaires est, plus souvent que ne le soupçonnent les pauvres, une vie austère, et le luxe est parfois le fruit d’un labeur acharné. On finit d’ailleurs par ne plus voir clairement le but de toute cette agitation, de tout ce travail, de tout cet argent gagné, et c’est déjà une déformation. Mais il y a plus grave, il nous faut bien en convenir, c’est l’injustice. Il est bien rare qu’on touche à l’argent sans se salir les mains, sans nuire à quelqu’un : autour de l’argent se rassemblent tant d’égoïsmes !

 

Notre Seigneur voit cela, et je vous disais qu’à ce spectacle, il admirait certainement notre ténacité. Admiration teintée de nostalgie : en voyant de quoi les hommes sont capables pour leur vie à ras de terre, il se dit, il nous dit : « Quand donc en ferez-vous autant pour le monde qui ne passe pas, quand donc travaillerez-vous avec la même passion pour mon Royaume, quand donc, surtout, comprendrez-vous que ces richesses pour lesquelles vous usez le meilleur de vous-mêmes, sont, elles aussi, orientées vers le Royaume et vers l’éternité ? »

 

Telle est, mes frères, la signification profonde de l’évangile de ce jour avec sa parabole de l’économe infidèle.

 

Notre Seigneur parlait en paraboles. Pourquoi ? Sans doute parce que, comme toute expression poétique, la parabole a un certain caractère d’universalité qui s’adresse à tous les temps, à toutes les cultures, avec une souplesse que n’a pas l’enseignement dogmatique. Mais aussi et surtout parce qu’elle prend son auditeur au dépourvu. Nous sommes toujours un peu sur nos gardes lorsqu’on essaie de nous faire la morale. Le Christ ne fit jamais la morale aux hommes de son temps. Il racontait de simples histoires, au terme desquelles il disait à ses auditeurs, qui n’avaient pas manqué de se compromettre au cours du récit par leurs réactions : «  Mes amis, c’est de vous qu’il s’agit ». Comme autrefois le prophète Nathan au roi David : « Tu es ille vir, tu es cet homme-là ! »[1]

 

Le Christ nous propose donc en exemple l’habileté malhonnête d’un gérant peu scrupuleux, mais qui, dans l’ordre où il se situe, celui de la lutte des hommes entre eux, reste dans la logique de sa vie, ne renonce pas dès le premier échec, mais sait, comme disent les hommes d’affaires, assurer ses arrières. « Les hommes de ce monde, dans leur milieu, traitent leurs affaires avec plus d’habileté que les Fils de lumière », déclare admirativement le Maître, le Christ. Si la petite histoire se terminait là, ce serait à peine une parabole : un simple appel à plus de ferveur et de zèle. Mais elle va plus loin et aboutit à un enseignement positif et nouveau.

 

« Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens… : eh bien, moi je vous dis… » Ainsi s’exprime le Christ dans son Sermon sur la montagne lorsqu’il fait la première proclamation de son message. Nous avons ici quelque chose de semblable, mais bien délicat à bien saisir : « Et moi je vous dis (c’est donc un enseignement nouveau) : faites-vous des amis avec les richesses d’iniquité, avec le malhonnête argent, afin que, lorsque tout viendra à vous manquer, ces amis vous reçoivent dans les demeures éternelles ». Dans cet enseignement sur l’utilisation des biens de ce monde, il n’y a pas un sordide contrat, comme le voudraient certains incroyants qui se scandalisent volontiers de la charité-assurance sur l’éternité. On n’achète pas le ciel, d’aucune façon… à moins que ce ne soit par le total renoncement, l’amour vrai, la pure charité. Car s’il y a amour vrai, la possession finale de l’objet aimé n’est pas un marchandage : je ferai ceci (qui m’indiffère ou ne m’intéresse pas) pour avoir cela que je désire. Nous avons tellement fait, au cours des âges la confusion  la plus totale entre la charité et les gestes extérieurs de la charité, en particulier l’aumône, que, par réaction, aujourd’hui, nous risquons de ne plus voir les valeurs de vraie charité engagées dans le renoncement aux richesses. Il est bon que le Christ nous les rappelle.

 

  Oui, ceux-là nous recevront et nous introduiront dans les demeures éternelles, auxquels nous aurons apporté quelque soulagement à l’aide des biens de ce monde. Pourquoi ? Parce que la vraie charité unit, crée des liens spirituels, et nous savons que nul ne peut intercéder pour un autre s’il ne fait, à un certain plan, qu’un avec lui. « Faites-vous des amis, de vrais amis ». Dans l’amitié, il n’y a pas de calcul, ni d’échange intéressé de services. Écoutons d’ailleurs l’enseignement du Christ : « Pour vous, lorsque vous donnez à souper ou à dîner, n’invitez pas vos amis, ni vos frères, ni vos parents, ni des voisins riches, de peur qu’ils ne vous invitent à leur tour et ne vous rendent la pareille. Mais lorsque vous donnez un festin, invitez des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Et vous serez heureux parce qu’il ne peuvent vous rendre la pareille. Elle vous sera rendue à la résurrection des justes ». Est-ce que cela ne rejoint pas admirablement l’enseignement de notre parabole de l’économe infidèle ? Et, là encore, la leçon nous est donnée de façon assez imagée et anecdotique pour que nous puissions l’universaliser et l’appliquer à chacune de nos vies.

 

Oui, nous comprenons la valeur d’éternité de ce qu’accomplissent un Abbé Pierre ou les Petits frères des pauvres. Il ne nous reste plus, dès lors, à notre mesure, selon les circonstances, qu’à en faire autant… Mais pour cela, il faut d’abord avoir accepté cette doctrine et compris que notre foi avait une telle dimension et portait inscrite en elle une telle exigence. Car, désormais, il y a un lien entre l’esprit de pauvreté et la vraie charité. SOYONS DONC INFIDÈLES À L’ARGENT COMME L’ÉCONOME DE LA PARABOLE LE FUT À SON MAÎTRE.

 

 

 

Douze ans plus tard, le 22 juillet 1968, je commentais ce même évangile du 8ème dimanche après la Pentecôte avec sa parabole de l’économe infidèle. On mesurera l’évolution, et, je crois, le progrès dans l’expression de la pensée et l’audace d’une présentation personnelle originale de l’enseignement évangélique. Plus de quarante ans après je m’étonne moi-même de l’audace que j’avais alors de présenter et de diffuser sur les ondes, comme ayant autorité, une interprétation somme toute très personnelle, et cela au nom de l’Eglise, dont j’avais mandat, mais sans m’être soumis à quelque censeur que ce soit. Audace de la jeunesse ! J’avais quarante trois ans. J’en ai quatre-vingt quatre. Je persiste et je signe cette lecture morale de l’évangile. J’aurais pu l’intituler : Escrocs, convertissez-vous !

 

 

Dimanche 22 juillet 1968, 8ème après la Pentecôte

Messe de Sainte Elisabeth.

 

Chers amis,

 

À première lecture, cet évangile est décevant, voire même scandaleux. Non pas parce qu’il nous donne en exemple un escroc : il est assez facile de comprendre que ce n’est pas sa malhonnêteté, mais son habileté, qui est louée. Mais parce que la morale qu’en tire l’évangéliste, et qu’il met sur les lèvres du Christ, nous apparaît assez immorale, ou tout au moins fort intéressée et pas très digne de l’Evangile, s’il n’est pas exagéré de traduire le dernier verset que nous venons d’entendre, de cette façon : « faites des aumônes, non pas tellement pour le bien des malheureux, mais pour être un jour, dans l’au-delà, récompensés. » En définitive, ce serait pour nous et dans notre intérêt que nous serions charitables. Il est permis d’être sévère pour cette pseudo morale ! … Mais je pense que ce n’est pas cela qu’enseigne l’évangile, et que nous avons lu ou écouté un peu superficiellement ou distraitement cette parabole.

Regardons-y de plus près.

L’interprétation classique et traditionnelle de ce texte fait de l’intendant en question un escroc. J’y reviendrai, et montrerai que la “pointe“ de la parabole n’est pas le caractère intéressé de la charité. Mais pour nous mettre sur la bonne voie, je vous propose une autre lecture, une autre interprétation du texte, qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui est possible, et qui aidera notre réflexion.

 

Accordons à notre homme le bénéfice du doute, et tant que sa culpabilité n’est pas établie, supposons-le capable d’honnêteté, regardons-le avec sympathie, et assistons à sa conversion à plus d’honnêteté, sous la pression des événements sans doute,  mais conversion tout de même. Les événements nous aident parfois à être honnêtes…

 

Certains détails de la parabole permettent, en effet, de penser que le maître de l’économe et l’économe lui-même au nom de son maître, en réalité étaient des usuriers. Congédié pour avoir un peu trop travaillé à son propre compte, l’intendant peu scrupuleux de ce maître peu scrupuleux lui-même, avant de partir, se serait fait des amis en achetant leur reconnaissance, non par un  nouveau forfait, en volant son employeur, mais en rétablissant la justice et en ramenant les dettes au strict remboursement des sommes prêtées, sans intérêt usuraire. Les chiffres cités par l’évangile inclineraient à le penser. D’une pierre il fait ainsi deux coups, et même trois : - il rétablit la justice – il rend service à des malheureux victimes de l’usure – et il se fait des amis. En un mot, il se purifie de l’argent malhonnête, et il illustre ce vieux proverbe de la Bible (que nous trouvons au chapitre 28, verset 8 du Livre des Proverbes) : « Celui qui amasse de grandes richesses par des usures et des intérêts les amasse pour un homme qui sera libéral envers les pauvres ». Morale de l’histoire, pointe de la parabole : Dieu ne peut pas aimer ceux qui vivent d’un argent corrupteur, injuste et oppresseur. Cet homme qui avait été malhonnête s’est purifié de cet argent souillé : faites-en autant ! Il s’agit de rétablir la justice sur terre et non pas d’acheter malhonnêtement le ciel !

 

Revenons maintenant à l’interprétation classique, plus immédiate : l’intendant est un fieffé coquin et le reste jusqu’au bout ! Escroc dans l’âme, il va trahir une dernière fois son maître. Mais ce n’est pas son escroquerie qui est donnée en exemple, c’est son astuce. Il se trouve à une période cruciale de sa carrière : le couteau sous la gorge, il assure ses arrières, ou plutôt son avenir, en achetant des complicités. Dans cette perspective, la morale de l’histoire suppose une transposition, une sorte de retournement, et il manque un chainon entre la fin de la parabole et la déclaration du Christ : « et moi je vous dis, faites vous des amis avec cet argent malhonnête… » Ce chainon, le voici : « Vous aussi, vous êtes en période de crise,  à une période cruciale de votre existence, un jour viendra pour vous aussi où plus rien ne servira à rien. Quelle sera alors votre vérité et votre poids devant Dieu ? – Eh bien, dit le Christ, parlons argent… » Et l’enseignement qui suit, loin d’être scandaleux, loin de prêcher un égoïsme supérieur, est en parfaite consonance avec tout l’évangile.

 

Quand le Christ dit à ses apôtres : »Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait », il ne nous demande pas une seconde de nous servir de l’autre, du pauvre, comme d’un moyen pour acquérir les bonnes grâces de Dieu et acheter le ciel : il nous révèle qu’il n’y a pas de différence entre Dieu et le plus misérable des hommes, le moins digne des hommes, le moins “méritant“ comme on dit. Notre attitude envers le pire des humains est révélatrice de notre attitude réelle, de notre comportement réel envers Dieu, au-delà des mots et des protestations de foi ! A ce niveau-là, pas moyen de tricher ! et ça vous dévore toute une vie… Nous sommes loin de la charité intéressée.

 

Faudrait-il cependant, pour être certains de notre pureté d’intention, lorsque nous aimons nos frères, que nous ignorions qu’ils sont le sacrement de Dieu ? – Je ne le pense pas, car cela peut nous aider à mieux les aimer, plus réellement.

 

Ainsi donc, cette parabole, quel qu’en soit le détail précis, veut nous apprendre, par un exemple très concret, à ne pas nous aliéner à l’argent mais à le faire servir à réparer les injustices de sa répartition. De quelle manière, c’est ce qui n’est pas dit, et c’est à nous de l’inventer. Et le Seigneur nous reproche gravement de manquer pour cela de cette imagination et de cette astuce, disons de cette passion, dont font preuve les esclaves de l’argent. Et de nos jours, vous le savez, l’aumône n’est plus suffisante, même si elle reste parfois nécessaire. Tout notre labeur humain devrait avoir ce but. Je ne suis pas sûr qu’il en soit ainsi…

 

 

 

 

 

Deuxième radio sermon. 22 juillet 1956

9ème après la Pentecôte.

 

Nous sommes en pleine guerre d’Algérie et la colère, la haine, le désir de vengeance menacent tous les cœurs. Il est bien difficile de vouloir une paix qui ne soit pas victoire des uns contre les autres. Le langage évangélique est bien difficile à prononcer sans ambiguïté et à être entendu sans être pris pour une condamnation. Ce sermon est une sorte de parabole, voulant conduire des principes généraux qu’aucun croyant ne saurait récuser, à une application hic et nunc à la situation actuelle…

 

Larmes du Christ sur Jérusalem et prière pour la paix.

 

Mes frères,

 

nos ancêtres dans la foi, avant la venue du Christ, croyaient à une rétribution temporelle des mérites : tout devrait réussir à ceux qui sont justes et honnêtes, à ceux qui croient en Dieu et vivent selon leur foi. Et les autres, les méchants, devraient, dès ici-bas, être punis. Le Seigneur se devrait de les empêcher de nuire. De là à penser que sont justes ceux à qui la vie réussit, ou à se révolter lorsque Dieu semble oublier cette loi que l’homme voudrait lui imposer, il n’y a qu’un pas !

 

Ne nous arrive-t-il pas de penser ainsi à l’occasion ? Ne nous arrive-t-il pas, à nous aussi de faire parfois grief à Dieu de ce que cette rétribution immédiate, cette justice immanente, ne soit pas plus apparente ? Je crains que nul d’entre nous n’aie le droit de jeter la première pierre à ceux qui, aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, en appellent dès ici-bas à la justice divine, en disant : « Seigneur, punissez les coupables, délivrez-moi de ceux qui me font du mal », prouvant par là qu’ils n’ont pas compris la parabole de l’ivraie et du bon grain par laquelle le Christ nous révéla jadis ses raisons de ne pas détruire immédiatement les coupables, de ne pas prendre extérieurement parti dans nos luttes humaines, « de peur qu’en arrachant l’ivraie vous n’arrachiez aussi le bon grain… »

 

Cependant, si nous évitons le pharisaïsme (car ce sont toujours ceux qui se rangent dans la catégorie des bons qui réclament la rétribution temporelle des mérites), ne tombons pas dans l’excès inverse qui est la fausse humilité, et reconnaissons l’influence réelle de l’Evangile sur nos attitudes pratiques. Il est vrai que nous nourrissons parfois des pensées de vengeance. Mais lequel d’entre-nous n’a pas été secrètement gêné tout à l’heure par la prière que l’Eglise mettait sur nos lèvres à l’Introït de cette messe : « Faites retomber, Seigneur, le mal sur mes adversaires, anéantissez-les, vous qui me protégez[2] ». Comment accorder, en effet, cette demande avec l’esprit évangélique qui est charité et amour des ennemis ?

 

Cette prière est tirée de l’Ancien Testament, et donc d’un contexte de désir de justice immanente ici-bas. Elle ne peut être acceptée et reprise par nous, chrétiens, que dans la lumière du message évangélique. La réponse à notre gêne est dans la parole du Christ : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent pas tuer l’âme. Craignez plutôt celui qui peut perdre à la fois l’âme et le corps dans la Géhenne ». Oui, ce qu’il faut craindre, c’est d’encourir le risque de perdre l’amitié divine par le péché. Nos vrais ennemis sont donc ceux qui peuvent nuire à notre âme en insinuant en elle le germe de la haine, de la réponse au mal par le mal. Et c’est de cela qu’il faut demander au Seigneur l’anéantissement. « Faites retomber, Seigneur, le mal sur mon adversaire » revient à dire dans cette perspective : « Délivrez-nous du mal ».

 

Comme nous sommes loin alors de la mentalité primitive de l’Ancien Testament, … et comme nous sommes prêts à recevoir le message dont sont porteuses les larmes que versa le Christ sur Jérusalem, le soir des Rameaux !

Les larmes du Christ nous révèlent, en effet, l’origine secrète de tous les maux dont nous sommes accablés, et dont nous sommes portés à demander la délivrance par le châtiment de ceux qui nous les infligent, au lieu de nous attaquer d’abord à la racine même de ce mal, qui est en nous. « Ah ! Jérusalem, si tu avais su reconnaître toi aussi, en ce jour qui t’est donné, ce qui pouvait te procurer la paix ». Cette tristesse du Christ est un appel qui nous concerne. Ce qui était offert à Jérusalem, c’était d’accepter le règne du Christ. Et c’était possible… On  frémit en pensant à ce que l’humanité a gâché ce jour-là ! Mais ce qui était offert et que Jérusalem, par un dessein mystérieux de la Providence, n’a pas su reconnaître ni recevoir,   nous est encore proposé aujourd’hui, et c’est encore possible : « Ah ! si tu savais reconnaître, toi aussi, en ce jour qui t’est donné, ce qui peut te procurer la paix ! »

 

Nous prions pour une paix et une concorde dont nous avons le plus urgent besoin. Et il faut le faire. D’autant plus que nous ne voyons pas d’issue humaine... L’état de lutte dans lequel nous nous trouvons malgré nous engagés prendra fin un jour, bien sûr ! Toutes les luttes humaines finissent par prendre fin. Mais sera-ce la paix pour autant ? Il y aura des guerres tant qu’il y aura des hommes, nous le savons bien, parce que l’homme est marqué par le péché. Et pourtant, notre devoir est de tout faire pour établir la paix. Mais de quelle paix s’agit-il ?

 

« Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, mais je ne la donne pas comme le monde la donne »  dit le Seigneur. Et nous reprenons, comme en écho, dans l’oraison de nos messes quotidiennes : « Accordez, Seigneur, à vos serviteurs, cette paix que le monde ne peut pas donner ». Quelques instants avant son arrestation, Jésus dit à ses apôtres, au terme d’un ultime entretien : « Je vous ai dit ces choses pour qu’en moi vous ayez la paix ».

 

La paix selon le Christ, en Lui, est d’abord une réalité spirituelle. Elle concerne l’âme avant de concerner le monde et les rapports des hommes entre eux. Et ce dont nous souffrons le plus, plus encore que de l’état d’insécurité dans lequel nous vivons, n’est-ce pas de l’inquiétude, du trouble de l’âme qui ne sait plus, qui ne voit plus, qui n’espère plus ? Oui, c’est bien cela, et c’est cela parce que nous avons désappris de regarder le monde avec les yeux de la foi.

 

La paix se situe dans l’ordre. Mais l’ordre suprême des choses, c’est le règne du Christ. Aussi bien est-ce par là qu’il nous faut entreprendre l’œuvre de pacification qui nous est dévolue, et tout d’abord en nous-mêmes, car seule une âme en paix avec Dieu et avec elle-même pourra rayonner extérieurement et imposer par sa seule présence une paix véritable.

 

Soyons réalistes : nos vrais ennemis, ceux dont avec l’Introït de cette messe nous demandons la destruction, sont d’abord et avant tout nos propres sentiments mauvais, nos égoïsmes et nos faiblesses. Cette pacification-là est à notre portée, dans l’immédiat,   et elle est le gage d’une paix véritable pour le jour où l’état de lutte aura cessé.

 

Sur quoi pensons-nous que le Christ ait pleuré en pleurant sur Jérusalem ? Sur sa destruction matérielle en l’an 70 qu’il aurait prophétisée, ou sur sa ruine spirituelle ? Ce dont nous avons le plus besoin, et de façon urgente, c’est d’une paix que le monde est bien incapable de donner, tant à l’individu qu’à la société. Mais n’est-ce pas à cette paix que nous pensons le moins quand nous prions pour la paix et la concorde ? C’est pourtant celle-là et celle-là seule que le monde, très inconsciemment sans doute mais très réellement, attend que nous lui donnions par le spectacle de notre foi[3].

 

 

 


Dimanche 2 novembre 1958 – Jour des morts

Cimetière de Saint Eugène.

 

Ce sermon ne fut jamais écrit, mais il est resté très vif dans ma mémoire. J’en retranscris ici les circonstances et la teneur.

Il était de tradition à Alger, comme dans beaucoup de villes méditerranéennes de bénir les tombes pour la fête de la Toussaint, au cimetière principal de la ville. J’avais été élu Prieur du couvent dominicain d’Alger, deux semaines auparavant, le 17 octobre 1958. L’archiprêtre de la cathédrale Saint-Philippe[4] (l’actuelle mosquée Ketchaoua), le chanoine Gers, qui m’avait connu étudiant, était tout heureux de me demander d’assurer cette prédication au cimetière de Saint-Eugène. Elle devait se donner sur les marches de la petite chapelle, d’où l’on dominait les tombes, et être suivie de l’absoute, sans micro et devant un nombre considérable de fidèles. Je ne pouvais refuser. J’acceptai donc. C’était d’ailleurs la coutume de confier cela au prieur des dominicains et donc en quelque sorte mon devoir de prédicateur patenté ! Je ressentis, je m’en souviens, une certaine émotion à cette perspective, due au fait que ma mère et mes grands parents étaient enterrés dans ce cimetière, où dans ma jeunesse, entre 15 et 20 ans, je venais presque tous les dimanches avec mon père nettoyer et fleurir la tombe familiale… Exercice oratoire convenu certes, mais plus que jamais chargé de signification dans cette période de guerre civile algérienne qui n’en finissait pas.

 

Les jours précédents, en raison sans doute de la charge affective inconsciente que représentait cet exercice, j’avais été rigoureusement incapable d’aligner deux idées et trois mots. J’étais pourtant habitué à la prédication, dans les églises comme à la radio ! Je quittais donc, à pied, une heure à l’avance, le couvent du chemin Laperlier pour me rendre à l’autre bout de la ville, comptant sur ce chemin pour construire mon sermon. Au fur et à mesure que j’avançais sur le chemin et que l’heure tournait, mon esprit restait bloqué et je commençais à paniquer. J’avais un peu confiance dans mes talents d’improvisation, mais pas trop ! Arrivé à hauteur du cinéma Le Majestic (en bas de Bab-el-Oued) à mi-chemin du parcours, j’eus l’étincelle ! Je tenais mon sermon, qui prendrait la tournure d’une parabole, la parabole de Judas et Marie-Madeleine, et qui me sembla devoir être percutante. Ouf ! mais quelle émotion et quel trac !

  Les tombes étaient recouvertes, à profusion, de fleurs : un véritable jardin ! Les fidèles, assez nombreux, étaient massés au pied de la chapelle. Ils avaient sans doute hâte que le sermon soit prononcé et la bénédiction donnée pour aller prier sur leurs tombes familiales. Je pouvais donc être bref, et je le fus.

 

En voici l’argument, tel que je puis le reconstituer aujourd’hui :

« Mes frères, quel luxe, quelle débauche de fleurs ! que d’argent dépensé pour les morts, alors qu’il y a tant de misères et de besoins chez les vivants !

Je ne suis pas le premier à le dire : quelqu’un l’a dit avant moi : JUDAS ! Judas qui s’est offusqué du parfum de grand prix versé par Marie de Magdala sur les pieds de Jésus. Judas, le trésorier du petit groupe des apôtres et qui déclara qu’avec le prix de ce parfum on aurait pu nourrir tant de pauvres ! Mais Jésus le reprit sévèrement : « Elle a fait cela en hommage, en prévision de l’onction due à mon corps pour l’ensevelissement ». C’était quelques jours avant la fête de Pâques, au début de la ‘semaine sainte’.

Frères, ces fleurs sont le signe de votre foi, de votre espérance. Les morts dans la foi ne sont pas morts. Ils sont en attente de la résurrection. 

Cela ne vous dispense pas de secourir les vivants dans le besoin, mais il est bon, il est juste, il est nécessaire d’honorer les défunts comme nous le faisons aujourd’hui. Soyez bénis vous aussi ! »

C’est l’un des rares sermons non écrits dont je me souvienne si bien, et que je ne regrette pas, puisqu’il fit certainement du bien à ses auditeurs, même si, aujourd’hui, je nuancerais les choses et magnifierai le rite sociologique plus que l’acte de foi. Rite sociologique qui est révélateur de l’hominisation. Mais cela est une autre histoire.

 

 

 

25 décembre 1962

Un Noël plus vrai que les autres…

 Premier Noël après l’ind&eacut

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