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25 décembre 1962

Un Noël plus vrai que les autres…

 

Premier Noël après l’indépendance de l’Algérie, premier Noël de la perte d’à peu près tous les privilèges des Européens restés en Algérie dans des conditions matérielles et psychologiques difficiles. J’essayais de leur remonter le moral en les ramenant au cœur de l’évangile des béatitudes. Il me semble encore aujourd’hui que je définissais assez bien l’essence du message du Christ, de son humanisme intrinsèque, sans dogmatisme théo-logique… Il se trouve, par ailleurs, qu’en ce jour de premier Noël après l’indépendance, le Président Ahmed Ben Bella adressa un message de Noël à la population française d’Algérie. On y reconnaît sans peine la plume d’Hervé Bourges, jeune (28 ans) conseiller personnel du Président ! Il sera plus tard directeur du Conseil supérieur de l’audiovisuel, puis, en 2003, président de ‘L’année de l’Algérie en France’ :

 

« Les difficultés actuelles, ni le regret nostalgique d’un passé condamné ne sauraient ébranler votre confiance dans l’avenir d’un pays auquel vous restez attachés. Nous comprenons, certes, vos appréhensions et nous devinons vos drames dissimulés, dus au malaise de la réadaptation. La célébration de ce premier Noël de l’Indépendance se situe à un moment où notre pays s’engage concrètement dans la voie de son édification. Je vous renouvelle mes vœux de joyeux Noël avec le souhait qui est une certitude, que l’an prochain vous le fêterez dans la joie la plus sereine et la fierté d’avoir contribué aux premières réalisations de la République algérienne, démocratique et populaire. À  tous et à toutes, je dis Joyeux Noël ».

 

Chacun à sa manière exprimait ses convictions et son optimisme.

 

« Bienheureux » … Bienheureux est le nom des disciples de Jésus-Christ. Bonheur et joie sont leur part sur cette terre : « Je vous ai dit ceci pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » dit le Christ aux apôtres.

 

Bonheur et joie ont, pour les Chrétiens, un sens plus profond et moins fragile que pour les autres hommes. Plus on est chrétien et plus on est heureux. « Rien ne peut atteindre profondément deux êtres qui s’aiment » disait le Père Couturier. Du Chrétien on peut dire, en toute vérité que rien, profondément, ne peut lui nuire. « Tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu ». C’est en ce sens, voyez-vous, que Léon Bloy pouvait écrire : « Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints », et, moins profondément peut-être mais plus concrètement, Philippe de Néri : « Un saint triste est un triste saint ». François d’Assise, l’un des plus purs et des plus simples visages chrétiens, ne fût-il pas le héraut de la joie ?

 

« Vous êtes bienheureux » déclare Jésus à huit reprises dans le Sermon sur la montagne.

 

Mes frères, je suis sûr d’avoir le droit de vous dire en cette nuit que ce Noël Algérien 1962 a grandes chances d’être plus vrai que les autres Noëls que nous avons vécu ensemble. Plus vrai que les Noëls de guerre. Plus vrai que les Noëls heureux (apparemment) aux jours de l’abondance et aux jours sans soucis, car c’est, pour la plupart, un Noël de pauvreté (au moins relative !), un Noël (pour certains) de dénuement. Noël d’incertitude et, pour beaucoup, de solitude. Mais tout cela, précisément, ne nous rapproche-t-il pas de l’étable où naquit Jésus-Christ, à Bethléem de Judée ? – Allons, ouvrons les yeux, et ne méprisons pas la grâce qui nous est faite ! Ou alors, à quoi servirait la grande déclaration du Concile, le mois dernier, affirmant que l’Eglise voulait être une Eglise pauvre ?[1]

La leçon de Noël, mais c’est la naissance d’un enfant pauvre dans une étable, la simplicité d’une vie ouvrière, fidèle, silencieuse, cachée, Bethléem et Nazareth voulus par Dieu, vécus par Dieu ! Et cela nous crie cette vérité que Dieu n’établit pas sa demeure dans les cœurs encombrés, dans les cœurs riches, et que tout ce qui nous dépouille devrait nous rapprocher de lui !

Oh, certes, toute pauvreté n’est pas la pauvreté chrétienne. Tout dénuement n’est pas le dénuement du Christ. Il s’agit, en réalité, d’avoir le cœur libre pour Dieu, et il nous faut savoir que notre nature est tellement charnelle en toutes ses fibres qu’il ne nous est pas possible de vivre « en esprit » ce que nous ne vivons pas réellement. À tel point qu’il a fallu, pour que nous sachions et vivions l’amour de Dieu, l’amour dont Dieu nous aime, que cet amour s’incarne et que nous puissions le voir et le toucher.

Si donc, ici et aujourd’hui, l’esprit du Christ est entré matériellement, charnellement, dans nos vies, … c’est une chance qui nous a été donnée, par la manière forte, certes, et douloureuse, de devenir plus chrétiens, d’être plus proches du Christ. Saurait-il y avoir un Noël plus vrai ?

Ah, sans doute, le passage est difficile à faire. Ça grince, ça déchire : on ne se convertit pas facilement à la pauvreté, et pourtant « bienheureux les pauvres ». On ne se convertit pas facilement au refus de la force, et pourtant « bienheureux les doux ». On ne se convertit pas facilement au refus de toute compromission, et portant « bienheureux ceux-là seuls qui ont faim et soif de justice ». On ne se convertit pas facilement à la totale droiture d’intention et à la profonde bonté, et pourtant « bienheureux les cœurs purs, bienheureux les miséricordieux ». On accepte encore moins de supporter l’injustice et d’être bafoués dans ses meilleures intentions, mais saint François d’Assise appelait cela la joie parfaite !

C’est un passage difficile qu’il faut faire, mais lorsque le pas est fait, nous sommes libérés et projetés en Dieu, et c’est la joie parfaite, inaltérable. Non parce que, dès lors, nous pourrions vivre dans l’insouciance, l’inattention aux misères de la vie, la rêverie (plus ou moins mystique), mais parce que nous sommes alors libérés de nous-mêmes.

 

Libéré de lui-même par la connaissance du mystère de Jésus-Christ, le Chrétien va pouvoir prendre à bras le corps ce monde dur, injuste et cruel, et se mettre au service des faibles, de ceux qui souffrent, sans pouvoir ou savoir réagir.

 

C’est pour cela que le Christ est venu, pour essuyer toutes larmes de nos yeux et pour introduire au festin tous les pauvres.

 

Chers amis à l’écoute en cette nuit de Noël, il faut vous réjouir de cette bonne nouvelle. « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné » : cette réalité d’hier, historique, est une expérience quotidienne, actuelle. Avec Noël naît dans nos cœurs ce que Péguy appelait « la petite fille Espérance ». « La foi que j’aime le plus, dit Dieu, c’est l’espérance ».

 

On ne sait comment cela se fait, mais au moment où tout devrait s’écrouler, où on ne devrait pas avoir le moindre ressort, où le moral est par terre, où plus rien ne tient, voici au contraire une lueur, un rayon de soleil, un point ferme, un roc inébranlable. Et chaque année la fête de Noël vient nous redonner espoir et courage. À cause de cet enfant dans son berceau de pauvre. C’est inexplicable, et profondément humain.

 

Qu’allons-nous faire pour que ce Noël soit vrai, plus vrai que tous les autres ? Nous allons nous convertir. Nous convertir à la pauvreté, à la douceur, à l’humilité, à la pureté du cœur, à l’intransigeance de la justice et de la vérité. Et il y aura en nous de la joie, parce que Dieu sera vivant en nous.

Ce sera une révolution (toute conversion est une révolution) silencieuse, vraie, capable de transformer le monde.

 

Ne méconnaissons pas la grâce qui nous est faite.

« Bienheureux êtes-vous… »

« Je vous ai dit ceci pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ».

 

Joyeux Noël, mes frères, dans la joie de la pauvreté du Christ !

 


20 janvier  1963 - Semaine de prière pour l’unité

des Chrétiens : Une ère nouvelle pour l’Eglise.

 

 

Relu à quarante-cinq ans de distance, ce sermon qui date de la fin de la première session du Concile Vatican II (janvier 1963), témoigne de l’immense espérance, de la non moins grande naïveté de ceux qui attendaient une révolution interne de l’Eglise, et permet d’imaginer la profonde déception de ceux qui ont encore la nostalgie d’une Eglise fidèle à l’enseignement évangélique.

 

Toutes les initiatives prises par le cardinal Joseph Ratzinger, pape Benoît XVI, montrent que l’Eglise romaine n’est pas sortie de l’esprit de la contre-réforme et que l’aggiornamento voulu par Jean XXIII n’aura été qu’un dépoussiérage superficiel. Les dogmes n’ont pas changé d’un pouce, l’ouverture au monde et aux autres confessions religieuses a été purement verbale. Mais pouvait-il en être autrement sans que l’Eglise romaine se renie ?

 

L’espérance de 1963 donne la mesure de ce que doit être l’amertume de ceux qui sont restés sur le pont du navire. Et cela me conforte dans ma décision de quitter ce vaisseau, de plus en plus fantôme dans un sauve-qui-peut individuel sans doute, mais qui m’innocente des compromissions institutionnelles !

 

Mes frères, chers auditeurs.

La semaine universelle de prières pour l’unité de l’Eglise prend cette année une très particulière signification en raison de l’œuvre accomplie au Concile durant la 1e session, et surtout en raison de l’œuvre à accomplir en vue de la seconde session prévue pour le 8 septembre prochain.

Il pourrait sembler téméraire de vouloir déjà donner la « signification historique » de cette première session du Concile du Vatican, téméraire et prétentieux… Et pourtant l’Histoire va vite de nos jours ! La rapidité des moyens de communication, la richesse et la variété des informations permettent de faire quasi instantanément le point d’une situation. Par la grande presse et par des publications déjà un peu spécialisées, vous savez tous comment s’est déroulée cette première phase du Concile, mais peut-être n’a-t-on pas mis en valeur ce qui fut l’événement décisif. Un tournant fut pris lors de la 23e congrégation générale, lorsque fut renvoyé devant une nouvelle commission d’experts le schéma doctrinal sur les sources de la révélation. Aussi bien a-t-on pu dire avec beaucoup d’exactitude que la décisive journée du 20 novembre 1962 avait marqué dans l’Eglise la fin de l’ère de la Contre-réforme !

Historiens de l’Eglise, théologiens, l’ont affirmé ; l’un de nos évêques, à son retour de Rome, m’a dit, lui aussi que l’on pouvait déclarer que l’esprit de contre-réforme était désormais du passé et qu’un retour en arrière était désormais impossible. De quoi s’agissait-il donc ?

Vous savez que l’on entend par contre-réforme cette attitude défensive par laquelle l’église catholique réagit depuis la fin du XVIe siècle devant le phénomène crucial pour elle, et il faut le dire, dramatique, de la Réforme protestante. La chose était inévitable, peut-être même pour un temps nécessaire, mais certainement dangereuse, et, l’expérience l’a prouvé : déplorable ! Défendre la vérité de façon purement négative, en combattant l’erreur, conduit toujours à durcir, réduire et même fausser la vérité[2]. Les conciles, de siècle en siècle, furent contraints de condamner tant et tant d’erreurs, de façon très précise, que certains ont pu entreprendre de définir la vérité catholique en prenant la contradictoire des propositions incriminées ! Mais, sauf en mathématiques, la négation d’une négation n’est jamais très positive…

Or, voici que le second concile du Vatican, dont la première session vient de se clore, refuse énergiquement de se laisser entraîner dans cette voie et passe de la controverse au dialogue respectueux et fraternel.

Le concile, vous le savez, n’a encore, pratiquement, abouti à aucun résultat tangible, et pourtant il n’est pas exagéré de dire qu’en ces quelques semaines, la cause de l’unité chrétienne a progressé infiniment plus que tout au long de la période dite de contre-réforme, c’est-à-dire depuis le concile de Trente, lequel s’acheva il y a exactement 400 ans, en décembre 1563. Pourtant, de cette unité, il fut très peu question, mais tout s’est passé devant des observateurs attentifs des églises chrétiennes non catholiques et tout les concernait, en fait, très directement.

À l’occasion du schéma purement doctrinal (et qui n’avait aucun lien direct avec le problème de l’unité), le schéma sur l’Ecriture Sainte et la Tradition, comme « sources » de la révélation, une opposition massive des deux tiers de l’Assemblée a remis en cause les travaux préparatoires des commissions préconciliaires. Pourtant, jamais concile n’avait été si soigneusement, minutieu-sement préparé et il serait exagéré et même faux de dire que ces trois années de travail et les 70 schémas élaborés n’auront servi à rien ; mais il est vrai que le concile fera autre chose. Le concile a déjà fait autre chose !

Il a tout d’abord défini un esprit, cet esprit qui a tout de suite été apprécié par le monde entier et qui est celui de Sa Sainteté Jean XXIII : vérité, charité, unité, et cela dans une sincère et profonde humilité, dans un esprit de sacrifice. Tous ceux qui ont eu le privilège d’assister, par la télévision, à l’ouverture du concile ont été frappés par l’attitude du Pape : on le sentait si recueilli, si présent à Dieu, écrasé par la tâche mais plus encore peut-être par la joie de l’œuvre évangélique qui était en train de s’accomplir ; présent à Dieu dans un extraordinaire silence intérieur, mais aussi présent à ses frères évêques qu’il accueillait avec une telle simplicité, une telle bonhomie sans apprêt. Et, par le fait même, il était comme absent du faste qui l’entourait. Ce faste, il ne le condamnait pas, mais il le dépassait tellement que rien d’autre n’existait plus. N’est-ce pas le symbole et le gage du retournement qui vient de s’opérer dans l’Eglise ? Dès la séance du 20 octobre, le message du concile au monde affirmait cette volonté de servir et non pas de dominer, dans une Eglise qui serait plus que jamais l’Eglise des pauvres, l’Eglise de tous.

De tous côtés, on le pressent : une ère nouvelle commence pour l’Eglise ; l’ère de la contre-réforme s’est achevée au cours de la première session du concile. Il faut que la deuxième et sans doute dernière session soit non seulement décisive, mais positive. Que sera l’Eglise de demain, pour des siècles ? Le cardinal Léger, évêque de Montréal, a dit, à son retour dans son diocèse : « La marche de l’Eglise est irréversible aujourd’hui. Ce concile ne se terminera pas : l’Eglise est devenue conciliaire ». Il voulait dire par là que, désormais, l’épiscopat mondial était solidairement responsable de toute l’Eglise. Cela, qui a toujours été théoriquement reconnu, n’a en fait jamais été réalisé, et c’est maintenant possible. Nous ne sommes pas encore à même d’évaluer les conséquences de cette nouveauté, mais nous devinons que bien des choses vont changer, et en particulier dans le domaine de l’unité chrétienne.

L’unité chrétienne ne risque plus d’être un alignement uniforme sur une église modèle. Les travaux liturgiques du concile ont manifesté le respect des diversités et refusé l’uniformisation des rites et des langues. Bien plus, les Pères ont ouvert la voie au génie créateur des  nouvelles églises d’Afrique et d’Asie. Par le fait, une certaine conception étroite de l’unité, facile et administrative, était évacuée, et l’œcuménisme progressait d’un pas-de-géant à l’intérieur même du catholicisme.

Voyez comme tout cela se tient : la décentralisation du pouvoir romain au profit de l’épiscopat mondial, la souplesse des formes liturgiques de prière, le refus de toute systématisation arbitraire, le souci des pauvres, la prise en charge morale non pas des seuls chrétiens, mais du monde entier en esprit de service, un optimisme foncier à l’égard du monde de la technique, … oui, c’est bien certainement l’aube d’une ère nouvelle dans notre histoire et dans l’histoire du monde ![3]

Mais, … mais nous ne saurions nous contenter d’applaudir, car notre enthousiasme passif serait une négation de l’esprit du concile. Il faut, tous et chacun, nous mettre à l’œuvre, nous convertir à cet esprit, et je pense qu’il y a beaucoup à faire ! Pour ma part, j’essaierai avec vous, de semaine en semaine, de discerner ce que le Seigneur et l’Eglise nous demandent, mais, dès aujourd’hui, en cette semaine de prière universelle pour l’unité des Chrétiens telle que Dieu lui-même la veut, il nous faut sans relâche faire monter vers le ciel notre supplication. Dans cette prière très pure où nous présenterons au Seigneur la prière et la vie sainte de tous nos frères chrétiens non catholiques, l’unité sera déjà réalisée dans son principe, c’est-à-dire dans la vérité de la charité. Certainement, cela dépend de nous, cela est nécessaire et cela est facile. Dieu fera le reste, puisque telle est sa volonté, si nous n’y mettons pas obstacle !

« Qu’ils soient un, Père, comme nous sommes un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé ! ».

Le concile de l’unité continue, l’Eglise est devenue conciliaire, nous sommes donc plus proches de l’évan-gile. Grâces soient rendues à Dieu.

L’amour de se commande pas : amour et charité

 

Le 3 février 1963 était le 4ème dimanche après l’Epiphanie, et le texte de Saint Paul lu à cette messe disait : “Qui aime son prochain accomplit la Loi“ et mon sermon porta sur la notion de prochain et sur “l’amour, qui ne se commande pas“. C’était le premier état de ma réflexion sur le fait que le prochain ce n’est pas l’autre, mais c’est moi, et moi qui dois être proche. Je développerai ce thème l’année suivante dans mon premier article de la revue Aujourd’hui, texte auquel je tiens tout particulièrement. En voici donc la première formulation.

 

Mes frères, chers auditeurs,

 

L’amour ne se commande pas ! Il est donc vain de nous demander d’aimer, de façon universelle et a priori ! Qu’on nous demande de ne pas faire le mal, de ne pas réagir, soit ! mais pas davantage : l’amour ne se commande pas.

 

En écho, cependant,  de cette affirmation qui traduit, je crois, assez bien le sentiment commun de la plupart d’entre nous, écoutons saint Paul, lui-même écho fidèle de l’évangile de Jésus-Christ.  « Là où il y a amour du prochain, il ne peut y avoir de mal. Aimer, c’est accomplir en plénitude toute la loi. » Ce que Dieu nous demande, c’est d’aimer, de façon universelle et absolue : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et pourtant, c’est vrai, l’amour ne se commande pa s ! N’y aurait-il pas une sorte de pétition de principe : on nous dit que la perfection c’est d’aimer de façon universelle, a priori, alors qu’il faudrait peut-être considérer que pour aimer ainsi, il faut déjà être parfait ! C’est un cercle vicieux et c’est décourageant. D’où la conclusion : la sainteté … est réservée aux saints, elle n’est pas faite pour moi. Je veux bien essayer de n’être pas méchant, de ne pas répondre au mal par le mal, de supporter en silence, d’oublier, mais de là à aimer, à faire pour des étrangers, voire des ennemis, ce que je ferais mes proches, mes amis, ou pour moi-même, non ! il y a des bornes à ne pas dépasser, des limites ! Et puis, encore une fois, l’amour ne se commande pas !

 

Voulez-vous, mes frères, que nous réfléchissions un peu à cela, que nous dissipions l’équivoque et comprenions enfin ce que le Christ nous demande ? Car il y a une terrible et dangereuse équivoque : nous confondons l’amour-sentiment avec l’amour-charité,  et comme on ne modifie pas ses sentiments à coup de volonté, on se croit dispensé de prendre au sérieux le commandement unique, universel et absolu du Christ.

 

Souvenons-nous pourtant de ce que dit si bien la parabole du Bon Samaritain en réponse à la question : “et qui est mon prochain ?“ qui tentait de limiter ce commandement d’amour universel et a priori. Jésus répondait qu’il ne s’agit pas de savoir qui est mon prochain, qui a telle ou telle qualité qui le rende digne de mon amour ou de mon amitié, mais de savoir si moi j’ai assez d’amour pour aller au secours de quiconque est dans le besoin. Et plus autrui est dans le besoin, plus je dois lui être proche. Il s’agit de ma proximité et non de la sienne. En un sens même, c’est le plus déshérité, le moins doué, le moins vertueux, le plus mauvais qui a le plus besoin d’être secouru. Aimer veut dire alors aider. Il ne s’agit pas de sentiment, mais de vouloir son bien. Et cela peut être universel et a priori. Il suffit d’avoir compris de quelle nature est l’amour de Dieu,  l’amour dont Dieu nous aime, pour être sensibilisé à cet impératif de la charité : « Tu aimeras ».

 

Quant aux sentiments, à l’amour au sens courant, humain, du terme, un tout petit peu de psychologie, de connaissance de nous-mêmes, nous apprend qu’il naît spontanément de l’intérêt que nous portons à ceux à qui objectivement nous faisons du bien ! L’amour ne se commande pas, soit, mais il germe et éclot bien vite quand les premiers pas, les premiers gestes de la bienveillance ont été faits.

 

Oui, ceci étant précisé, sentiments de sympathie naturelle et vouloir positif de charité étant bien distingués, nous pouvons accepter qu’on nous demande d’aimer universel-lement. Nous pouvons faire plus que de ne pas rendre le mal pour le mal, sans pour autant être des saints, dès maintenant. C’est même le point de départ nécessaire d’une vie morale authentique. Saint Paul nous enseigne qu’il ne s’agit pas de mener une vie raisonnable : ni trop, ni trop peu, il nous demande d’aller au-delà de toutes les vertus, d’accomplir plus que les commandements divins du décalogue, non pas en faisant davantage, mais en faisant mieux : il suffit d’aimer de charité pour être sûr de répondre, et au-delà, à tous les préceptes de la Loi. « Là où il y a amour du prochain, il ne peut y avoir de mal ; aimer, c’est accomplir en plénitude toute la loi ». Ce que Saint augustin traduit : « Aimes et fait de que tu veux », sous-entendu, si tu aimes, tu ne feras que le bien !

 

Voyez, lorsque l’on a compris en quoi consiste l’amour du prochain tel que le Christ nous l’enseigne, et qui n’est pas d’abord un sentiment mais une conviction profonde, une attitude d’âme, universelle et a priori, alors tout s’éclaire et tout devient facile. Nous sommes-là au cœur du christianisme : «  A ceci on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous avez de l’amour les uns pour les autres », et non pas entre vous, entre amis, car « si vous n’aimez que vos amis, que faîtes-vous de plus que les païens. Moi, je vous dis : aimez même vos ennemis ».

 

L’amour ne se commande pas, soit ! mais la charité, au sens où nous venons de la définir : attitude d’âme profonde déterminant une bienveillance absolue, dictant un altruisme parfait en détruisant l’égoïsme à sa racine même, pour Dieu, à cause de Dieu qui, lui, aime absolument et universellement tous et chacun, - la charité provoque l’amour, le fait naître, l’entretient, le purifie. Et alors, c’est bien évident, si tu aimes ton prochain comme Dieu l’aime, comme s’il était ta propre chair, tu ne pourras lui faire aucun mal.

 

Ne croyez-vous pas que, par le fait même, dès que la charité a été semée, a germé dans un cœur, la face du monde en est changée : non seulement pour celui qui est ainsi devenu frère universel  et qui a trouvé le bonheur en éliminant de son cœur tout motif de ressentiment, mais pour les autres, pour tous, car celui qui a la charité éclaire et réchauffe tout son entourage. Cela nous fait du bien de seulement côtoyer des êtres bons !

 

Mais je vous entends me dire : je voudrais bien, malheureusement je n’ai pas la charité, et si le catéchisme que j’ai appris dans ma jeunesse dit vrai, la charité est un don de Dieu, mes efforts n’y pourront rien. A quoi il faut répondre tout simplement : qu’en savez-vous ? Vous n’êtes pas juges de vous-même, de votre cœur. Dieu seul lit en vous et vous savez qu’il ne refuse sa grâce à personne. Vous croyez ne pas avoir la charité ? Faîtes comme si vous l’aviez. Commencez par poser un acte vrai et désintéressé de bienveillance, faîtes le bien une fois, deux fois, et vous verrez : la charité qui est en vous à votre insu se révèlera et vous éclairera vous-même en vous donnant la joie, la vraie joie intérieure de l’âme proche de Dieu.

 

L’amour ne se commande pas, disiez-vous ! C’est à voir. Il serait plus juste de dire que les sentiments se commandent mal, encore qu’il soit toujours possible de les gouverner et de les rectifier. Mais ce qui est certain, c’est qu’au-delà des sentiments, il y a l’attitude profonde de l’âme qui est la conséquence immédiate de la perception que nous avons du mystère de Dieu. Le jour où nous entrevoyons que Dieu est amour, que Dieu aime, ce jour-là, l’amour de charité fait irruption en nous, et le mal est vaincu, et, qui plus est, nous devenons capables de cet amour universel qui nous semblait réservé aux héros et aux saints…

 

Que le Seigneur nous aide et vienne au secours de notre incrédulité. Comme nous le disions dimanche dernier : la foi et la charité ont toujours partie liée, car l’objet de la foi, c’est Dieu, et Dieu est amour.

 

L’amour est la plénitude de la loi et de la foi !

Je demeure tout à fait certain de cette affirmation qu’il s’agit de ma proximité à l’autre, que c’est moi qui dois être proche, qu’il ne s’agit en aucune manière des qualités d’autrui qui feraient de lui un prochain plus ou moins proche. Mais cela demeure-t-il comme principe fondamental, fondement de toute vie relationnelle si l’on supprime la référence à Dieu ? Ma réponse est oui, même dans l’immanence, sans autre horizon qu’humain. Le philosophe espagnol Miguel de Unamuno a mis en exergue de son Sentiment tragique de la vie cette phrase : « L’homme est périssable. Il se peut : mais périssons en résistant, et si le néant nous est réservé, faisons que ce soit une injustice ». Ne disons pas qu’il y a en cela une contradiction dans les termes et qu’il n’y a pas de justice ou d’injustice dans le néant auquel nous serions voués. Il s’agit de l’honneur de l’humanité dans sa sortie de l’animalité. Dans le TOUT qui existe, dans l’être auquel nous participons, cet Être qu’est l’univers auquel nous appartenons il y a désormais la conscience, et cette conscience est celle de l’humanité. Certains personnalisent l’Être, le Tout, et l’appellent Dieu, un Dieu personnel à l’image de l’homme. Peu importe ce quasi inévitable anthropomorphisme, difficile à dépasser. Les gnostiques, panthéistes, ont formulé la chose il y a bien longtemps. L’évangile apocryphe de Thomas (3ème siècle de notre ère) disait déjà : Jésus a dit : C’est moi le Tout. Fends le bois, je suis là, soulève la pierre, tu m’y trouveras. Et Spinoza dit habituellement : Deus, sive Natura (Dieu, c’est-à-dire la Nature). Et donc, dans les relations humaines, si l’amour du prochain est le signe et la réalité même de l’amour de Dieu, il faut bien comprendre que le prochain n’est pas l’autre, mais moi, et que c’est de mon comportement qu’il s’agit. Voilà le principe même de ma morale. Donc quelle que soit, dans le sermon ci-dessus, la référence à un Dieu personnel, la conduite est dictée par la nature même de l’homme. Tout bien pesé, je persiste et signe, même si j’ai bien conscience que ce n’est pas vivable en permanence, fût-on Mère Thérésa, l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle ou tout autre saint François ou Jean-Marie Vianney, curé d’Ars.

 

 

 

Voici un autre sermon dont l’inspiration est la même, me semble-t-il.

 

 

Troisième dimanche de carême. 1er mars 1964.

Morale ou religion ?

 

Dis-moi comment tu vis, je te dirai qui est ton Dieu. Vers qui ou quoi tu tournes ton regard, je saurai bien alors quelle est ta foi. Ce ne sont pas les paroles, les professions de foi qui nous renseignent le mieux sur ce que nous sommes, avant même ou à l’encontre de nos adhésions confessionnelles ou politiques. L’immanence avant la transcendance. C’est cette révélation irréfutable que je voulais affirmer à mes auditeurs, et à laquelle j’adhère toujours. Il y a réciprocité, et bien sûr influence du regard sur l’agir, mais l’action est plus vraie, et révélatrice, que les paroles et les professions de foi. Dans ce sermon, j’essayai de montrer que les deux sont indissociables, mais que le vivre passe avant le dire, même si la façon de vivre est déterminée par le regard que nous portons sur l’existence humaine. La formulation théorique est seconde et secondaire. D’où la vanité des querelles théologiques !

 

 

 

 

Mes frères, chers auditeurs.

 

Nos calendriers n’ont pas tort d’appeler ce troisième dimanche de carême le dimanche Oculi, le dimanche des yeux, selon le premier mot latin du psaume d’introduction à la messe de ce jour, que nous relisions tout à l’heure : « Mes yeux sont constamment fixés sur le Seigneur ». C’est décidément le dimanche du regard, du regard fixé sur Dieu.

Le psaume 24 nous invite donc à avoir les yeux fixés sur Dieu, mais, remarquez-le, il demande aussitôt à Dieu de fixer lui aussi son regard dur nous : « Regardez-moi, Seigneur, et prenez-moi en pitié ». Les deux regards s’appellent l’un l’autre ! Arrêtons-nous quelques instants à cette réciprocité et méditons-la.

 « Regarde ton chemin ! » dit la maman à son enfant qui heurtera sûrement une pierre s’il va le nez en l’air. Le psalmiste au contraire nous dit, - et sa parole a pour nous valeur religieuse de révélation - : « Mes yeux sont constamment fixés sur le Seigneur, car c’est lui qui délivre mes pieds de leurs entraves ». Il a, et nous demande d’avoir, une conviction très forte de la réalité et de l’efficacité de l’intervention divine dans notre vie. Ce n’est pas moi qui, par ma vigilance soutenue, pourrai échapper à la faute. C’est Dieu seul qui me préservera, si toutefois je tiens mon regard fixé sur lui, si je ne le perds jamais de vue. Il y a là, mes frères, un enseignement extrêmement profond sous des apparences banales, quelque chose de tout à fait original, de spécifiquement religieux. Si vous voulez, c’est toute la différence qu’il y a entre la morale et la religion : la morale consiste à regarder son chemin, la religion consiste à regarder vers Dieu, - ce qui ne dispense pas de l’effort moral, mais le situe à sa vraie place, qui est réponse de l’homme au secours de Dieu, à la grâce. C’est Dieu qui me délivre. Le regard de l’homme vers Dieu est un appel jusqu’à ce que Dieu réponde. « Priez sans cesse sans jamais vous lasser » disait le Seigneur aux apôtres.

Le psaume 24 poursuit, en effet, en cri d’appel : « Mes yeux sont constamment fixés sur le Seigneur, car c’est lui qui délivre mes pieds de leurs entraves. Regardez-moi, Seigneur, et prenez-moi en pitié, car je suis pauvre et délaissé ».

 

Quelle richesse d’expérience religieuse et quelle valeur permanente dans ce texte vieux de 24 ou 25 siècles. Cet échange de regards entre l’homme et Dieu n’exprime-t-il pas admirablement l’attitude religieuse simple et confiante de la foi, de l’espérance et de l’amour ? Tout l’évangile est déjà là en germe !

Et le psaume 122, que nous avons relu ente l’épître et l’évangile de notre messe, précise encore cette attitude : « Vers vous je lève les yeux,  Seigneur qui êtes aux cieux. Oui, comme le serviteur tient le regard fixé sur la main de son maître et comme la servante sur la main de sa maîtresse, ainsi nous tenons les yeux vers le Seigneur notre Dieu jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous ». Dieu n’abandonne jamais ceux qui le cherchent, telle est la certitude de la foi et le motif de l’espérance. Dieu n’abandonne que ceux qui eux-mêmes l’abandonnent, et encore les poursuit-il de sa grâce et attend-il leur retour, comme nous le rappelait à la messe d’hier, la parabole du Père de l’enfant prodigue !

 

Telle est la leçon que nous donne aujourd’hui le livre de la Parole de Dieu. L’attitude religieuse la plus vraie est dans cet échange de regards entre l’homme et Dieu.

 

Après avoir entendu cet appel, suivant toujours le même cheminement de dimanche en dimanche, projetons la lumière de la foi sur notre vie quotidienne. – Que constatons-nous quant à la direction de nos regards : sont-ils d’abord tournés vers le Seigneur, ou d’abord vers nos soucis ?

 

Sans doute, avoir le regard tourné vers le Seigneur ne signifie pas passer tout son temps en prière, car la prière formulée, traduite en mots, n’est qu’un aspect, une conséquence de cette union à Dieu fondamentale qui est au-delà de toute parole. Et cela explique et justifie, s’il en é

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