D'hier à aujourd'hui (suite 2)

En novembre 1967, le Père Nicolas Rettenbach, Provincial, nous avait demandé d'envisager notre rattachement et celui de la maison de Casablanca, au Vicariat du Monde Arabe, et non plus directement à la Province de France. Songeant à me confier les fonctions de Vicaire Provincial, il me demanda, lors de son passage à Alger les 1er et 2 décembre, d'aller visiter les maisons de Beyrouth*, Bagdad, Mossoul et du Caire, pour connaître leur situation et être connu des pères. Ce que je fis en avril-mai 1968, prêchant au passage la retraite conventuelle du Caire. Je fus nommé Vicaire Provincial le 16 mai. Des élections régulières eurent lieu l'année suivante et j’y fus élu et confirmé le 31 mars 1969. Je le resterai jusqu'en janvier 1972, date à laquelle le Vicariat du Monde Arabe redevint Vicariat du Proche-Orient : Alger et Casablanca ayant des problèmes trop différents de ceux du Caire, de Beyrouth, Bagdad et Mossoul, furent à nouveau rattachés directement à Paris.

Cette entrée formelle dans le "Monde Arabe" ne résolvait en rien nos problèmes d'algérianisation, mais nous invitait à tourner nos regards vers d'autres horizons que ceux de l'aide aux coopérants de passage en Algérie.

Le Père Caboche était rentré en France. Le Père Voreux devait venir renforcer notre équipe, en me remplaçant comme supérieur de la maison en 1969. Nous avions sollicité pour cette charge le frère Bernard Gardey qui refusa, « pour des raisons personnelles » me dit-il. Il songeait, en effet à quitter l’Ordre pour se marier. Ce qu’apprenant Jean-Pierre Voreux, ami très proche, lui dit : « si tu n’y vas pas, j’y vais », et il se porta volontaire au grand soulagement du Père provincial et à notre grande joie car nous avions tous gardé de ce compagnon d’études au Saulchoir un très vif souvenir. Non - arabisant, mais ancien prêtre-ouvrier de la Mission de la mer, puis professeur technique dans le cadre de la formation professionnelle des adultes, il arrivera avec un statut de coopérant. Quant au Père Claverie, notre seul arabisant, il accepta de suivre à Constantine pendant un an notre ami, le nouvel évêque, Monseigneur Jean Scotto, pour lui servir de "théologien privé". L'appartement de la rue Didouche, devenait un peu vaste pour notre modeste communauté. Pour y maintenir une vie commune et fraternelle un peu consistante, nous hébergeâmes les deux survivants de la mission franciscaine du Bordj Saint-Antoine de la Bouzaréah, puis de la paroisse de Ben-Aknoun (Cité Universitaire), le Père Paul-Louis Cambuzat et le frère (diacre) Didier Daubechies, l'un professeur d'histoire à l'Université d'Alger et très bon arabisant, l'autre professeur d'architecture. Cette cohabitation fut très simple et même chaleureuse. Après le décès accidentel de Paul-Louis, Didier resta au 92 de longues années encore jusqu’à son départ en France pour raisons de santé.

Qu'en était-il de cette nouvelle communauté? Elle se caractérisait par un certain émiettement. Chacun de ceux qui la composaient avait réussi à tirer son épingle du jeu. Vie professionnelle laïque et vie religieuse se superposaient sans réellement s'interpénétrer. Spectateurs critiques plus qu'acteurs responsables, tant dans l'Eglise locale que dans l'Algérie musulmane, nous attirions, volens nolens, tout un petit monde de coopérants qui trouvaient chez nous un accueil intellectuellement et amicalement confortable, et quelques rares Algériens en quête d'un lieu de respiration plus libre et valorisés par l'intérêt que nous leur portions. Nous étions un peu plus qu'un conglomérat de célibataires, rassemblés par une commune formation et un réel désintéressement, mais nous n'étions ni Algériens à part entière, ni franchement coopérants; ni riches, ni réellement pauvres ("on n'a jamais vu un religieux ou une religieuse mourir de faim" disait le Père Chavanes). Notre solidarité avec l'Algérie était tout intellectuelle, et notre solidarité avec l'Eglise locale était, en quelque sorte tangentielle. Le thème spirituel de l'enfouissement et du grain caché en terre avant germination nous était de quelque secours. Mais de tout cela nous parlions peu entre nous.

 

Comment sortir de cette impasse?

30 septembre 1968 - 30 septembre 1972.

À la recherche d'une vérité communautaire.

Mon travail au Ministère des Habous commençait à devenir fastidieux, après y avoir achevé ce qui me paraît y avoir été l'essentiel de ma mission: la rédaction du statut des ministres des cultes (autres que musulman). Pour dire les choses clairement, je m'y ennuyais ferme, et seul me tenait la tête hors de l'eau le petit prestige et la relative originalité de travailler en un tel lieu. Et donc au bout de deux ans et demi (janvier 1966-septembre 1968), je donnai ma démission, d’autant plus facilement qu’une opportunité se présenta.

Un collègue ami du Père Chavanes, M. Boukli connaissant bien le Secrétaire Général de la Sonatrach (Société Nationale de Transport et de Commercialisation des Hydrocarbures) Sid'Ahmed Ghozali, me recommanda, et je fus embauché à mi-temps, le 30 septembre 1968, en qualité de psychologue chargé des recrutements, pour un salaire mensuel brut de 800 dinars (environ 3 500 francs - valeur 1993). Je devais y rester jusqu'au 15 février 1970, date à laquelle je fus débauché par une autre société nationale, la Sonathyd (Travaux Hydrauliques) qui m’affecta au poste de Chef du service de la Formation Professionnelle, à plein temps cette fois, au salaire mensuel brut de 1.765 dinars (environ 7 500 francs - valeur 1993). C'était presque la richesse. C'était surtout une occupation à temps complet qui ne me permettait plus guère de mener parallèlement une autre vie apostolique active.

Mon travail à la Sonatrach, d’octobre 1968 à la mi-février 1970, m’avait passionné et m’avait fait rencontrer d'excellents camarades, jeunes psychologues et psychotechniciens algériens qui, je dois le dire, m'apprirent un métier dont je n'avais de connaissance que livresque et lointaine. Ils étaient  compétents et motivés. Ils étaient, à mes yeux, modèles et espoir de la jeune Algérie libérée. Un seul d’entre eux, un certain Chikh, quelque peu flagorneur, que nous avions surnommé Poher, parce qu’il assurait régulièrement l’intérim du Directeur, faisait le ramadan. Les autres, faisant comme tout le monde la journée continue pendant cette période, fermaient la porte du bureau à l’heure de midi et sortaient un sandwich de leur tiroir !

 Quand je quittai cette société pour un travail à temps plein, la Sonathyd, mon lieu de travail se situa à vingt kilomètres d'Alger, à Rouïba, ce qui me fit partir pour la journée entière et n'être plus que le soir en communauté. C'est là aussi que je souffris le plus d'être dirigé par des incompétents prétentieux. J’en partis donc, fin juillet 1971 pour entrer comme Responsable du Service Sélection Formation de la DNC-ANP (Direction Nationale des Coopératives de l'Armée Nationale Populaire), énorme entreprise qui avait le quasi-monopole des travaux de construction en Algérie, avec les moyens et les personnels reconvertis de l’armée. J'y resterai jusqu'à mon départ définitif d'Algérie et de l'Ordre, le 30 septembre 1972 pour rejoindre les Bureaux de la Société pour l’expansion de l’industrie en Algérie (Expansial), … et pour me marier.

 Après les Habous, l'Armée Algérienne :  j'accumulais les provocations. C'était sans doute ma façon de me vouloir Algérien et de me démarquer des autres Français comme du reste du clergé. Originalité tout apparente d'ailleurs, car là encore, dans cette immersion professionnelle, je restais bien protégé avec des arrières bien assurés et un statut qui n'était pas celui de l'Algérien de base. Aux yeux de mes collègues de travail, je restais le Père Le Baut, comme François Chavanes au ministère de l'agriculture  restait le Père Chavanes. Cette situation n'allait pas sans influencer mon comportement, mes réactions, mon avenir. Mais ce n'est pas cette laïcisation qui provoquera mon départ, même si elle le facilita, puisque dans des conditions sociologiques identiques le Père Chavanes n'a pas quitté l'Ordre, alors que nos jugements sur l'Eglise étaient très proches.



Deuxième partie 

Nouvel état des lieux

et situation personnelle.

 

Notre spécificité sacerdotale dans une vie professionnelle laïque était rien moins qu'évidente. Dans une Algérie musulmane, nous pouvions être des religieux, à titre individuel et privé, des Chrétiens portant leur témoignage personnel. Sans lien organique et sacramentel avec une communauté pour laquelle nous avions été sacerdotalement ordonnés, nous n'avions plus de raison d'être ou au moins d'être là, et sans objectif missionnaire avoué nous étions soupçonnables de prosélytisme secret. Le clergé paroissial local, devenu aumônier des coopérants et des personnels d'ambassades, pouvait encore s'afficher tel et justifier de façon très officielle sa présence. Les religieuses hospitalières et enseignantes, pour un temps, pouvaient être désirées ou tolérées au titre de la bienfaisance à l'égard d'une "clientèle" musulmane très solliciteuse. Mais nous, religieux dominicains, étions, me semblait-il, en quelque sorte "réduits à l'état laïc". Et c'est un peu ce que nous ressentions les uns et les autres. Nous avions fait plus que revêtir l'habit laïc, nous en avions adopté l'état. En Algérie, nous étions des hommes comme les autres et avions en un sens perdu notre identité. Bref, notre situation en Algérie était très ambiguë, avec aux yeux de certains, un relent de néo-colonialisme larvé et un soupçon de prosélytisme rampant.

Quelque quarante ans après cette période, les faits ont confirmé cette analyse : la communauté s’est vu réduite à deux célibataires retraités, les frères Chavanes et Voreux, vivant dans le même appartement et continuant à mener une vie assez spartiate et désintéressée. Jean-Pierre Voreux est mort en juillet 2003 d’un cancer de l’amiante, reconnu comme « maladie professionnelle », contracté durant sa période de prêtre-ouvrier nettoyeur à la machine dans les soutes de plusieurs navires de la Compagnie Générale Transatlantique du Havre, entre 1957 et 1959. Pierre Claverie était sorti de la communauté et, juridiquement, de l'Ordre par l'épiscopat tout en restant dominicain dans l’âme. Il sera assassiné au soir du 1er août 1996 en pénétrant dans l’évêché d’Oran à son retour d’Alger. La sécurité militaire ne semble pas étrangère à cet assassinat.

Depuis, la « maison Saint-Albert le Grand » a été fermée et remplacée par la « maison Saint Jean-Baptiste le Précurseur » à Tlemcen en 2004, avec trois frères, deux se spécialisant en langue arabe, Jean-Paul Vesco et Gérard Jeanningros, un troisième, Dominique Motte, étant supérieur de la communauté et curé de la paroisse. François Chavanes, quant à lui, à 83 ans demeure seul à Alger au 92 de la rue Didouche Mourad, pied-à-terre dominicain dans la capitale. Il y est depuis 52 ans.

Ce nouvel état des lieux ouvre de nouvelles perspectives et pose le problème de la présence de l’Église en Algérie sous un  jour tout à fait nouveau. J’y reviendrai. Mais je crois utile de faire ici un rapport assez détaillé sur ma situation personnelle puisque j’ai pris un tout autre chemin.

 Généalogie et  curriculum vitae.

 Pour mieux faire comprendre ma situation, mon évolution jusqu’à mon refus de l’institution Église, il convient de me situer dans mon terreau originel et de retracer les grandes lignes de mon chemin.

 Mon grand-père maternel, Urbain Estorc (1868-1955), était lors de ma naissance receveur des Postes à Blida. Titulaire du Certificat d’études primaire en 1882, il se fit recruter en qualité de Commis auxiliaire des Postes à Lézignan (1887) puis à Narbonne (1888). Il y avait fait son service militaire dans le sud algérien, affecté à la transmission optique (service télégraphique militaire de la XIXe région) en 1892-93 et avait passé le concours de commis surnuméraire en juin 1893. Il avait alors demandé son affectation à Alger comme commis auxiliaire à la rémunération de 800 francs par an (en valeur actuelle du franc 1.500 F. par mois). Après avoir été en poste à Lalla Maghnia et Arzew, il acheva sa carrière comme Receveur de la Poste de Blida en 1926, à la rémunération de 16.000 francs par an (en valeur actuelle du franc, 5.000 F. par mois, mais la vie était beaucoup moins chère à l’époque et en Algérie).

 Ma grand-mère maternelle, Mathilde Roche (1867-1947), était venue de son Ardèche natale (Les Assions) rejoindre sa mère (née Sophie Blachère) en 1885, à l’âge de dix-huit. Ses parents exploitaient une concession agricole à Azazga (Petite Kabylie) depuis 1881. Son père, Alexis Roche  (né aux Assions le 12 avril 1827) est décédé de maladie en 1882 (premier européen inhumé à Azazga), En possession d’un Brevet elle avait été recrutée en qualité d’ « aide » auprès du Receveur principal des Postes d’Alger (avril 1886). Elle logera dans une petite chambre située sous les voûtes du Front de mer jusqu’à son mariage. Pour rejoindre sa famille en période de congés à Azazga depuis Tizi-Ouzou (où l’autocar d’Alger s’arrêtait), en compagnie de sa cousine Marthe Poulillian, elle aussi employée des Postes, elles firent par grande chaleur le trajet d’une vingtaine de kilomètres à dos d’âne, ou de mule. Pour se protéger du soleil, elles voulaient ouvrir leur ombrelle, mais à chaque fois, se trouvant à l’ombre, les bêtes s’arrêtaient ! Elle cessera de travailler en 1914 avec le titre de « dame employée », détachée à la succursale de la Caisse d’épargne d’Alger, avec une rémunération de 2.300 francs par an (en valeur actuelle 725 F. par mois). Mes grand parents s’étaient mariés à Alger le 31 janvier 1893 et habitèrent rue Dupuch (Tournants Rovigo). Une première fille, Marcelle, née le 22 octobre 1893, mourut le 10 août 1897.

 Ma mère naquit à Alger le 26 mai 1898, fit des études primaires à Lalla Maghnia où elle obtint son Certificat d’étude en 1910 et secondaires à Alger avec un diplôme de fin d’études en 1916. Elle poursuivit des études supérieures à l’université d’Alger où elle fut l’une des premières jeunes filles diplômées de la faculté des sciences, avec une licence de Mathématiques - Physique - Sciences naturelles – Mathématiques générales (1918 – 1919). Elle fonda et dirigea à Blida, en 1920, un petit cours privé d’enseignement pour jeunes filles. Manquant d’un professeur de latin, elle engagea un jeune fonctionnaire nouvellement arrivé, Joseph Le Baut pour assurer quelques heures en complément de son service au Collège de Blida, et l’épousa à la fin de l’année (juillet 1922). Ils enseignèrent tous deux au Lycée Duveyrier jusqu’en 1928.

Mon père, né à Pleyben (Finistère) - bourg qui possède l’un des plus beaux ensembles paroissiaux du Finistère avec son célèbre Calvaire, son clocher et son ossuaire - en 1891, avait perdu son père à l’âge de cinq ans. Sa mère, restée veuve avec trois enfants, Joseph, Pierre et Lise (deux autres étaient morts en bas âge), voyant que l’aîné était doué, accepta de l’envoyer faire ses études au petit séminaire, puis au grand séminaire de Pont-Croix.  Il n’est pas sûr que le petit Joseph ait vraiment ressenti un appel, une vocation religieuse. Le poème qu’il composa alors est révélateur de son malaise de pensionnaire :

Ô Pleyben, ma patrie

À l’église gothique

Qui montres aux passants

Ton clocher magnifique,

Quand donc te reverrais-je ?

Et toi, Pont-Croix maudit,

Quand donc te quitterais-je ?

 

Il était sous-diacre lors de son service militaire en 1912, qui se prolongea en raison de la guerre jusqu’en 1918. À son retour, il ne rejoignit pas le séminaire et, après une tentative peu concluante dans les affaires familiales de commerce de grains, auprès de son  frère Pierre et de sa sœur Lise, il entreprit en Sorbonne, à Paris, des études auxquelles sa formation ecclésiastique l’avaient préparé. Il ne m’a jamais parlé des motifs de son renoncement à l’état clérical : deux années de service militaire et quatre années de guerre lui avaient sans doute fait découvrir autre chose que l’horizon, quelque peu borné, des paroisses bretonnes. Une licence de Latin - Grec - Histoire - Géographie en Sorbonne lui permit de demander un poste de professeur. Il souhaitait la Bretagne. Un camarade lui suggéra de postuler les colonies pour voir du pays avant de retourner dans sa campagne. Il fut nommé à Blida (1921). J’ai dit plus haut dans quelles circonstances il rencontra ma mère.

Mon frère Yves naquit le 28 mars 1923. Très doué pour les études et travailleur (je me souviens de lui avoir souvent fait réciter, à sa demande, ses leçons d’histoire ou de sciences naturelles), il fut plusieurs années durant l’élève de son père, lequel pour n’être pas soupçonné de favoritisme le classait parfois premier ex-æquo et non pas premier comme il aurait dû l’être ! Sa brillante carrière ultérieure confirmera ses qualités.

Pour moi, Pierre, je suis né le 23 août 1925, à Blida également, où je vécus mes trois premières années. Plus décontracté au long de mes études, j’étais optimiste de tempérament, et j’avais une réelle complicité avec le dilettantisme de mon père, alors que mon frère était plus près de notre mère. Que de fois mon père ne m’a-t-il pas demandé : « Pierre tu as du travail ? – Non, pas trop » et nous partions nous promener en bord de mer jusqu’à la plage de Rusicade, à environ trois kilomètres du centre ville, avec quelques mandarines dans la poche !

  Nos parents avaient donc été nommés à Philippeville (département de Constantine, aujourd’hui Skikda), en 1928, obtenant un  poste double, ma mère comme directrice du cours secondaire de jeunes filles et mon père comme professeur au collège colonial de garçons.

  En 1933 ma mère fut nommée Directrice du tout nouveau « Collège de jeunes filles et Ecole primaire supérieure géminée ». Ils étaient catholiques pratiquants, sans ostentation, sans timidité non plus. Le Principal du Collège colonial de garçons où mon père enseignait et collègue direct de ma mère leur fit savoir que leur pratique religieuse ne pouvait que nuire à leur avancement. Il s’appelait Gaston Viala, était un ami sincère et ne leur voulait que du bien. Il était lui-même franc-maçon. Notre séjour à Philippeville dura de 1928 à 1938. Pendant cette période qui couvre ma scolarité primaire, je fus envoyé à Alger par mes parents durant trois ou quatre années scolaires pour tenir compagnie à mes grands parents et éviter les chamailleries entre frères. Yves avait farouchement  refusé cet exil : c’est donc moi qui, bonne pâte, y alla. Cet éloignement eut ses bons côtés : par exemple, presque chaque dimanche, j’accompagnais mon grand père à l’hippodrome du Caroubier, et au retour, quand il avait gagné, il m’offrait des macarons. Les petites vacances scolaires se passaient soit à Alger, soit à Philippeville et les grandes vacances qui duraient trois mois l’été, à Pleyben où nous avions cousins et cousines. Notre père était resté très attaché à son village et à sa famille bretonne.

Notre mère mourut le 23 février 1938, à moins de quarante ans, d’une maladie de cœur qui s’était déclarée peu après ma naissance. Les témoignages de sympathie mais surtout d’admiration pour la Directrice qu’elle avait été furent très nombreux. Sa gentillesse, son sourire, sa disponibilité à tous étaient soulignées. Mon père, avec ses deux enfants, mon frère Yves et moi-même, âgés de 15 ans et 12 ans et demi, dut quitter l’appartement de fonction de la Directrice du Collège et fut nommé à Alger où demeuraient ses beaux-parents qui pourraient l’aider à nous élever. Il y enseigna, au Lycée Emile-Félix Gautier jusqu’en 1942, date de sa mise à la retraite anticipée pour raison de santé. Il devait mourir 33 ans plus tard, en février 1975, à Nantes, à l’âge de 85 ans. Je note au passage que le portrait de ma mère, première directrice de ce collège, et qui avait laissé un très grand souvenir auprès de ses collègues de par sa gentillesse et son dévouement, resta accroché au mur du bureau directorial,  jusque plusieurs années après l’indépendance et qu’il me fut rendu par son successeur vers 1965, le père jésuite  Jean Delanglade, condisciple d’André Mandouze à l’Ecole Normale Supérieure, qui avait assuré la direction des deux collèges de Philippeville après l’indépendance.

Lors de la mobilisation générale de septembre 1939, mon père avait été rappelé en Algérie. Nous étions en vacances en Bretagne, à Pleyben. Dans l’incertitude de l’avenir immédiat, il nous confia à son frère Pierre et à sa belle-sœur Marie. Nous fûmes mis  en pension au collège Saint Yves de Quimper, tenu par le clergé local. La drôle de guerre apaisant les craintes paternelles, la situation en Afrique du Nord étant calme, nous rejoignîmes Alger en janvier 1940. Ce trimestre en pensionnat religieux fut sans doute déterminant pour mon évolution. J’ai conscience de m’y être complu dans le rôle d’orphelin de mère qui me valait une certaine compassion gratifiante. Je me souviens de m’être levé la nuit, au dortoir, pour aller consoler un camarade que j’entendais pleurer; il venait, lui aussi, de perdre sa mère. Je manifestais peut-être ainsi ma future vocation de consolateur des affligés ! En outre, j’y eus mes premiers contacts avec le monde ecclésiastique et m’y laissai embrigader dans les « Cadets de la J.E.C. » (Jeunesse Etudiante Chrétienne). 

Cela me conduira, lors de mon retour à Alger, à rejoindre une équipe de ce mouvement, où l’un de mes camarades, Michel Martin, me fit connaître les Dominicains, en la personne du Père Louis Lefevre dont je suivis les cours de catéchisme de persévérance pendant mes années de lycée et dont l’influence sur ma vocation ultérieure ne fut pas négligeable. Par sa bonté personnelle certainement, mais aussi parce qu’il m’introduisit dans le couvent de la rue Edith Cavel et m’y donna un accès libre à la bibliothèque. J’y étais un peu chez moi. Les aumôniers de la J.E.C. étaient des pères jésuites, mais j’avais en quelque sorte un antidote à leur influence. À la Paroisse Saint Charles, je fréquentais le clergé local et principalement l’abbé Scotto, futur évêque de Constantine et d’Hippone. L’aura des dominicains tels Lacordaire, Sertillanges et, localement Bliguet, Lefèvre, Cadart, Boulay, Delorme, à qui je demanderai d’organiser des cours de philosophie thomiste, sans parler de la robe blanche, plus tolérable à mes yeux que la sinistre soutane noire, détermina mon choix : il n’était pas question d’entrer chez les jésuites que pourtant je connaissais de près et peut-être pour cela même : toute ma formation universitaire et ma lecture de Pascal s’y opposaient. Par ailleurs le clergé local me paraissait par trop médiocre intellectuellement parlant. On rapporte que l’archevêque d’Alger, Monseigneur Leynaud justifiait l’interdiction qu’il faisait aux séminaristes, jusque dans les années 50, de passer leur baccalauréat : « S’ils avaient des diplômes, ils nous quitteraient ». J’en ai plusieurs témoignages de prêtres diocésains de ma génération qui le lui reprochaient amèrement.

Je ne sais quels aspects de ma personnalité me firent souvent distinguer parmi mes camarades. Ou plutôt si, maintenant je le comprends mieux : apparemment j’inspire confiance, à mes camarades comme à mes supérieurs, par mon sérieux, mon manque de fantaisie et d’originalité ; en un mot, je suis dans le genre valeur sûre dont on n’a pas grand-chose à craindre, rassurant, donnant l’impression de n’avoir pas de gros problèmes personnels, d’humeur égale et plutôt enjouée. Mes réactions sont rarement passionnelles ; je cherche toujours à comprendre les raisons qui font agir les autres de telle ou telle manière. Bref, j’apparais plutôt, en société, comme raisonnable, efficace et dévoué. Toujours est-il qu’ils me choisirent comme responsable de section de la J.E.C. puis comme Secrétaire Fédéral pour l’Algérie. Ce choix de primus inter pares se renouvellera tout au long de ma carrière et, sans doute, me confèrera une certaine déformation professionnelle.

Mon frère quitta bientôt la maison pour préparer l’Ecole navale : il fut pensionnaire à La Bouzaréah dès 1941, puis partit pour Toulon et Casablanca et ne revint au foyer familial restreint qu’épisodiquement.

De 1941 à 1947, mon  père et moi formâmes une sorte de  ménage de vieux garçons, fort pieux l’un et l’autre, chacun à sa façon, allant l’un ou l’autre à la messe matinale de la toute proche église Saint Charles de l’Agha. Tous les dimanches après midi nous allions sur la tombe de ma mère, au cimetière de Saint-Eugène, à pied, en faisant une halte à la Place de Chartres où se tenait une sorte de marché aux puces, brocantes et livres, dont mon père raffolait. Il y eut à la maison une vingtaine de postes de radio et autant de pendules et réveils qu’il réparait puis offrait pour s’en désencombrer ! Chantal Lhote, fille de notre voisine de palier et de l’explorateur du Sahara Henri Lhote, se souvient encore des sonneries décalées desdites pendules à minuit ! Notre appartement de la rue Barbès était très fréquenté par mes camarades, où ils se sentaient tout à fait à l’aise et aimaient beaucoup écouter mon père. Celui-ci avait été, pour certains, leur professeur, comme Pierre Cardinal, réalisateur de télévision de grande notoriété, Jacques Robert, Conseiller d’État ou encore Jean-Claude Vénézia, professeur de droit à Paris-I, qui cinquante ans après me l’ont rappelé avec émotion. La faconde et la culture de mon père, sa simplicité et ses qualités d’accueil rendaient son discours très riche et sa fréquentation très agréable.

J’obtins mon baccalauréat en 1944, avec Roger Garaudy comme professeur de philosophie. Son  militantisme marxiste ne fit que m’ancrer dans mes convictions catholiques et ma vocation religieuse. Dès son premier cours, il déclara qu’il nous enseignerait le matérialisme dialectique et historique, nous laissant pour le reste nous débrouiller avec nos manuels. Je terminai l’année avec le premier prix de philosophie. Voici en quels termes mon rival, Pierre Bensimon, - qui deviendra avocat et écrivain Gallimard assez prolixe, sous le nom de plume de Pierre Hebey - second prix, décrit la classe :

« M. Garaudy se moquait du programme. Une  bonne moitié de la classe vivait dans la terreur, hantée par ces questions dites de cours qu’il ignorait avec superbe. Il avait la même désinvolture avec la partie du Cuvillier (bible des élèves de philosophie) consacrée à la métaphysique. Nous n’avions eu droit qu’à une seule leçon intitulée : Y a-t-il un problème métaphysique ? Réponse : Non. Si nous comparions notre enseignement à celui des autres élèves, nous avions de bonnes raisons de nous inquiéter. Nous ne suivions en rien l’ordre établi. … Quoi que je fasse, j’arrivais derrière Bertrand L. [c’est le nom qu’il me donne] ex-élève des jésuites [quelle erreur !] jéciste affiché, un garçon à lunettes d’une courtoisie telle qu’elle le rendait condescendant, un émule de Thomas d’Aquin qu’il citait avec aisance et à propos. Autour de lui, sans avoir ni ses connaissances ni sa classe, frétillaient des porteurs attardés de francisque. Pourquoi le préférait-il [Garaudy] à mon orthodoxie ?Par objectivité ? Par sens de la justice, exempt d’esprit partisan ? Ou dans l’espoir d’une conversion, lui qui savait, pour l’avoir accompli, qu’un tel parcours était possible ? N’empêche, cette supériorité reconnue à un opposant ne m’intriguait pas seulement. Elle me blessait ».

J’obtins à l’université d’Alger une licence de philosophie en 1947, avec Pierre Mesnard comme principal professeur qui me fit découvrir Unamuno, Kierkegaard et l’existentialisme, ainsi que la caractérologie. Mon père, à qui je m’étais ouvert, dès 1944, de mon désir d’entrer chez les Dominicains, avait eu la sagesse de m’imposer d’achever un cycle d’études supérieures, avec diplôme, avant de m’engager dans la voie cléricale qui avait été très partiellement la sienne et dont il savait les contraintes et les aléas. Quant à ma famille, algérienne ou bretonne, elle s’étonna de ma décision : « Comme c’est curieux : lui qui aimait tant rire ! » Si je réfléchis à l’origine de ma vocation religieuse, il m’apparaît qu’elle a ses racines dans ma situation d’orphelin éduqué par un père au chaste veuvage, ainsi que dans la névrose chrétienne qui faisait, à l’époque, de l’abstinence sexuelle une valeur en soi, un idéal.  Je n’ai guère dansé que le 8 mai 1945 à un bal de la victoire organisé à l’Association des étudiants catholiques du 15 bis rue Charras, et encore ce fut avec une étudiante, future clarisse !

Durant ma dernière année universitaire, 1946-1947, nos cousines de Pleyben, Germaine et Marie-Madeleine vinrent à Alger, inscrites l’une à l’école ménagère du Jardin d’essais, l’autre en classe de première chez les sœurs de la Doctrine chrétienne, rue Roland de Bussy. Cela introduisit une note de féminité dans notre appartement où de nombreuses amies venaient les voir. À Pâques leurs parents, Pierre, le frère cadet de mon père et Marie leur mère, firent le voyage de Pleyben à Alger. Le jour même de leur arrivée, mon père, toujours plus ou moins souffrant, se trouva mieux et décida de rentrer en France avec son frère, laissant à tante Marie le soin de tenir la maison. Ce qui fut dit fut fait. Dès le lendemain, un bateau ramenait les deux frères en métropole. À Pleyben, mon père retrouva forces physiques et morales, se mit à faire du vélo. Et le voilà en selle, c’est le cas de le dire, pour une presque nouvelle jeunesse. Nous rentrâmes à Alger après les vacances d’été, je passais en octobre mon dernier certificat de licence de philosophie. Je pouvais dès lors suivre ma vocation.

Je partis donc faire mon noviciat à Paris, au couvent Saint-Jacques des Dominicains de la Province de France, rue de la Glacière, en novembre 1947. Après un an de noviciat, je fis profession pour trois ans, le 12 novembre 1948 et partis au Saulchoir (Etiolles) pour y faire des études de philosophie (3 ans) et de théologie (4 ans). Sept années durant lesquelles nous étions complètement coupés de la vie séculière. Dans ce vaste couvent – université, à 30 km. de Paris, accolé à un petit château de Madame de Pompadour, près d’Evry, en bordure de la forêt de Sénart, avec un vaste parc,nous étions près de 120 religieux, étudiants et professeurs, plus quelques frères convers qui assuraient l’intendance. Je fis profession solennelle (c’est-à-dire perpétuelle) le 12 novembre 1951. Je fus ordonné prêtre le 12 juillet 1953 par Monseigneur Fauvel, évêque de Quimper. Mes études furent sanctionnées, en juin 1955, par une licence en philosophie scolastique, une licence en théologie (thomiste) et un « lectorat » en théologie, titre conférant la capacité d’enseigner dans les universités catholiques. La préparation d’un lectorat n’est pas laissée à la décision de l’étudiant ; c’est le corps professoral qui en décide à la fin des deux premières années de théologie. En moyenne, un  petit dixième des frères étaient, à cette époque, orientés vers cette spécialisation. Dans le jargon salicétain (= propre au couvent du Saulchoir) cela s’appelait « avoir son bol », : ne comprenez pas « avoir de la chance » mais avoir droit à 16 heures à un bol de thé, pour avoir plus de vigueur intellectuelle en ces temps de pénurie alimentaire d’après guerre. Mon sujet de thèse fut : « Le Christ, Nouvel Adam, ou l’inclusion de l’humanité dans le Christ et la théologie de la grâce capitale ». Le jury était composé des Pères Thomas Camelot, Yves Congar, Albert-Marie Dubarle, Albert Patfoort et Nicolas Dumas. Le diplôme atteste que j’ai bien prêté le serment anti-moderniste* et le serment de ‘tenir’ la doctrine de saint Thomas. C’était le 20 juin 1955.

Durant mes études dominicaines, j’avais été quelque peu le disciple du Père Congar, pionnier de l’œcuménisme, qui m’avait encouragé à apprendre le russe et souhaitait mon assignation à « Istina » (en russe : vérité), maison dominicaine vouée à l’étude des rapports de l’Eglise catholique avec l’Eglise orthodoxe russe. Durant deux étés, en guise de vacances scolaires, j’allais (à bicyclette, d’Etiolles à Meudon, en compagnie du Père Goïa, roumain) apprendre le russe à l’Institut Saint Serge des Pères jésuites. L’un des professeurs jésuite était l’ex Prince Obolienski ! À la fin de mes études, après l’obtention de mon lectorat et de mon premier examen de confession portant sur la théologie morale et le droit canon, valable pour trois ans, le deuxième examen étant définitif, devant cinq examinateurs, je devais être assigné à mon premier « poste ». Cette assignation fut faite par le Père Ducatillon, provincial nommé autoritairement par le Maître Général de l’Ordre, à la suite de la démission forcée des trois Prieurs Provinciaux de France (pour Paris, le Père A.-M. Avril), qui mettait un terme à la crise des prêtres-ouvriers. Au cours de l’entretien préalable à cette assignation, je dis au Père Ducatillon que les Pères Avril et Congar m’avaient fait me préparer pour Istina. Il me répondit sèchement : « Ce ne sont ni le père Avril ni le père Congar qui font les assignations, mais le père Provincial. Vous irez à Alger » - « J’en suis ravi, mon père » lui répondis-je ! Le Père Boulay, prieur du couvent d’Alger, avait donc eu gain de cause en invoquant mes origines algéroises. C’était le 2 août 1955.  J’arrivai au couvent pour le 15 août.  Je devais y rester dix-sept ans, jusqu’en septembre 1972.

Quelle fut mon évolution durant toute cette période ?

Essentiellement ma foi en l'Eglise fut sérieusement ébranlée par le Concile dont les travaux avaient fait se lever tant d'espérance avant d'être étouffés par la nécessaire fidélité à tous les dogmes antérieurs. Simone Weil (dont les textes, en particulier La Pesanteur et la grâce, m’avaient séduit dès les premières lignes) avait écrit et je l'avais bien noté: "La fonction de l'Eglise comme conservatrice collective du dogme est indispensable [...] mais elle commet un abus de pouvoir quand elle prétend contraindre l'amour et l'intelligence à prendre son langage pour norme. L'amour inconditionnel de l'Eglise est une idolâtrie [car] un Catholique dirige secondairement sa pensée vers la vérité mais d'abord vers la conformité à la doctrine de l'Eglise". "Rome, c'est le gros animal athée, matérialiste, n'adorant que soi. Israël, c'est le gros animal religieux. Ni l'un ni l'autre n'est aimable. Le gros animal est toujours répugnant". "Est pharisien tout homme qui est vertueux par obéissance au gros animal". Cela est toujours vrai.

 Au fil des années, ce qui était resté longtemps chez moi simple irritation épidermique s'était mué en une contestation fondamentale de l'institution. L'abbé Loisy n'avait-il pas dit, lors de la crise moderniste: "Le Christ a prêché le Royaume de Dieu, et c'est l'Eglise qui est venue". Le dogme catholique est une explication globalisante, totalisatrice et totalitaire dans laquelle tout se tient. Les traditionalistes avaient raison de craindre l'esprit du Concile. Et l'Eglise demeure parce que le vent de Vatican II s'est apaisé. En ce qui me concerne, le fruit était mûr et prêt à se détacher de l'arbre.

Dans les années 1964-1970, mes fonctions de supérieur de la communauté ne m'absorbaient guère, ni même celles de Vicaire provincial pour les Pays arabes qui ne me donnèrent l’occasion que d’un voyage au Proche-Orient* et un autre au Maroc. Il était apparent, m'a-t-on dit depuis, que je m'ennuyais. Ce dont je me souviens, c'est que je me désengageais progressivement de mes responsabilités ecclésiales. Les groupes dont j'étais l'aumônier avaient peu à peu fondu (Paroisse Universitaire, Equipes Notre-Dame ou Saint-Dominique; la messe radiodiffusée avait été supprimée). Il ne me restait plus que quelques religieuses ou quelques prêtres à qui je continuais d'aller parler une fois ou l'autre. J'avais démissionné par lassitude du Conseil Presbytéral où j'avais été élu par le clergé du diocèse, car j'étais en désaccord avec certaines positions que je jugeais trop cléricales du Cardinal Duval ; mais comment auraient-elles pu ne pas l'être, étant donné ce qu’étaient l’homme et sa fonction? Outre mon travail professionnel, mes seules activités et distractions étaient les rencontres amicales: notre appartement de la rue Didouche Mourad ne désemplissait pas et notre table était particulière

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