D'hier à aujourd'hui (suite 3)

Outre mon travail professionnel, mes seules activités et distractions étaient les rencontres amicales: notre appartement de la rue Didouche Mourad ne désemplissait pas et notre table était particulièrement accueillante aux isolés, pour la plupart coopérants, nombreux en Algérie, venus certains par conviction politique, beaucoup pour résoudre des problèmes professionnels ou familiaux. Les Algériens traduisaient le sigle CT d’immatriculation des voitures (Coopération Technique) par : Course au Trésor…

De ces rencontres apparemment fortuites devait naître une amitié plus profonde qui, au long de quelque trois années entraîna ma sortie de l'Ordre et mon mariage. Je dis apparemment, mais une étude minutieuse de nos deux histoires personnelles montrerait tant de convergences et de coïncidences que mon père, si attaché aux ‘signes providentiels’ n’aurait pas pu les ignorer.

Réjane Toulgoat donc, professeur de lettres, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, était arrivée à Alger dès le 9 juillet 1962, avec son mari Ammar Gueraïche, originaire des Aurès. Durant la guerre d’Algérie, elle avait milité pour l’indépendance en s’inscrivant pour un temps au P.S.U. de Michel Rocard, en faisant signer le Manifeste des 121, en participant à de nombreuses réunions telles que celle des Intellectuels catholiques, rue Madame, le jour où Louis Massignon fut agressé, ou encore au meeting organisé Salle Wagram le 28 janvier 1956 par le Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en  Algérie, avec, à la tribune, Jean Amrouche, Aimé Césaire, Alioune Diop, Michel Leiris, André Mandouze, Jean-Paul Sartre. Mais déçue par le verbiage des réunions politiques, elle avait préféré s’investir dans une démarche d’alphabétisation. Elle donna, à partir de 1957 des cours aux ouvriers de la Compagnie des Compteurs à Montrouge, cours organisés (sous l’égide des pères blancs et avec l’aval de la Direction) par Ammar Gueraïche, conseiller à la direction du personnel. Leur fils François était né à Paris en 1961 et leur fille Sophie devait naître à Alger en 1964. Lycéenne, Réjane avait fréquenté le Couvent Saint Jacques des Dominicains où elle venait aux complies en 1947-1948, l’année où j’y étais novice. Maintenant à Alger, c’est tout naturellement que, venant chez des amis, les Mokdad, lui professeur d’arabe, son collègue au Lycée Okba, qui habitaient au 92 de la rue Didouche Mourad, elle frappa à notre porte, puis fréquenta notre couvent avec son mari et ses enfants. Ammar Gueraïche mourut d’un cancer le 30 décembre 1967.

Il ne me  fut certes pas facile de quitter un Ordre que je respectais et où j’avais vécu vingt-cinq ans de fraternité et d'amitiés. Ce ne fut pas sans luttes. Ce que je puis affirmer sans mentir et sans me mentir, c'est que, indépendamment des liens humains que je nouais, mon rejet de l'institution ecclésiale était l'aboutissement d'un long cheminement intellectuel. Ce que j'avais réellement perdu, c'est la foi en l'Eglise dans sa prétention totalitaire à la vérité, génératrice d'oppression des consciences. Mais à cela elle ne peut, me semble-t-il, renoncer sans se renier ; et malgré le Concile, elle est encore fort loin de vouloir se saborder. C'est donc moi qui décidai de me retirer, m'étonnant d'avoir mis si longtemps à ouvrir les yeux. Les problèmes de la foi, en Dieu d'une part et en la divinité de Jésus-Christ d'autre part, sont beaucoup plus difficiles, mais ils n'impliquent pas, comme conséquence nécessaire la foi en l'Eglise catholique romaine. Et l'équilibre personnel des valeurs morales auxquelles j'ai toujours adhéré n'est pas remis en question pour autant. Je ne me sens ni plus ni moins honnête, moral, fidèle à l’essentiel d’une vie d’homme, d'avoir repris à quarante-sept ans la parole présomptueusement engagée à l'âge de vingt-deux ans.

Il serait trop long et peut-être un peu hors sujet de détailler mon cursus professionnel parisien de 1972 à ce jour. En bref, je quittai Alger et le couvent avec un alibi professionnel à peu près crédible et avec une relative discrétion. Je n’avais, en effet, aucune envie de faire scandale dans une ville où j’étais, disait-on, connu comme le loup blanc. EXPANSIAL avait son siège à Paris, rue Halévy, près de l’Opéra. J’y fus chargé du recrutement des cadres pour l’Algérie, entre autres pour la DNC-ANP. 

Au bout d’un an, je me rendis compte que cette situation était sans grand avenir, fragile même et peu rémunératrice. Pour ma nouvelle famille, bien que Réjane, épousée le 28 octobre 1972, ait un poste stable de professeur, il convenait que je trouve une situation de meilleur avenir. Le hasard (d’aucuns diraient la Providence) fit bien les choses. Une petite annonce dans la Presse faisait savoir que l’on recherchait « un Directeur du Personnel et de la Formation » pour un Etablissement public à caractère culturel, au centre de Paris. Contacter Hervé Le Baut, psychologue, avenue Jean Jaurès à Puteaux (quartier de la Défense) ». Je me dis qu’avec une telle accumulation de similitudes : Le Baut, psychologue, avenue Jean Jaurès, ce chargé de recrutement, ne serait-ce que par curiosité, ne manquerait pas de répondre à ma lettre. Je lui adressai donc mon curriculum, avec un gros trou de 1947 à 1966, qu’il faudrait bien expliquer de vive voix. Et c’est ce qui arriva. Convoqué ainsi que de nombreux autres candidats, je rencontrai ce recruteur, breton de Châteaulin (sans parenté directe avec les Le Baut de Pleyben), qui partit d’un grand éclat de rire quand je lui dis que j’avais été religieux durant vingt-cinq ans et que je venais de me marier : « Moi aussi » me dit-il : il avait été Oratorien (je crois) et s’était récemment marié ! L’entretien fut sérieux, approfondi mais aussi chaleureux. Et ma candidature fut proposée à ce qui devait devenir le Centre National d’Art et de Culture Georges Pompidou (CNACGP), alias Beaubourg, où je fus Directeur du personnel de 1974 à 1990. J’ai eu, dans ces fonctions beaucoup de satisfactions, et mes diverses activités antérieures, tant religieuses que laïques, facilitèrent mon adaptation  à ce nouveau métier.

J’ai donc exercé les fonctions de directeur du personnel (recrutement et formation) depuis les origines du Centre, avant même qu’il ne sortît de terre, recrutant la majorité des cadres et employés, environ 800 en dix-sept ans, ce qui fait que là aussi j’étais connu comme le loup blanc par des gens qui m’avaient tous de la reconnaissance pour les avoir engagés.  Je pris ma retraite à soixante-cinq ans, en septembre 1990, après avoir été décoré de l’Ordre du mérite national par la Présidente de Beaubourg, Hélène Arweilher. Celle-ci, connaissant mon passé et devant plusieurs dominicains (Rettenbach, Marneffe, Colombier, Blanquart) que j’avais invités, fit allusion à ma formation théologique, « reine des disciplines, sommet de la culture » déclara-t-elle. !  Beaubourg aura été une grande aventure, et même si mes fonctions étaient plus administratives que directement culturelles, le milieu dans lequel j’ai évolué, aussi longtemps exactement qu’au couvent d’Alger, aura été humainement très porteur.

Entre temps, Réjane, tout en continuant de travailler, avait préparé et soutenu en Sorbonne un doctorat ès lettres, en 1988, sur le poète, écrivain, homme de radio et homme politique, kabyle et chrétien, Jean Amrouche. Sa thèse fut dirigée par Jeanne-Lydie Goré, professeur à Paris-IV Sorbonne, et son jury fut présidé par André Mandouze. Les recherches de documents inédits sur cet auteur nous occasionnèrent de nombreux voyages, en France et à l’étranger, notamment  en Tunisie, en Suisse et en Italie. Le tout déboucha, en 2003 et en 2005 sur la publication de deux ouvrages, l’un à Paris : « Jean El-Mouhoub Amrouche, Algérien universel », l’autre à Blida, aux éditions du Tell : « Jean El-Mouhoub Amrouche, Mythe et réalité ».

Pour souligner ma complicité à peine dissimulée avec le sens des coïncidences de mon père, je note que ce deuxième ouvrage a été imprimé et diffusé par un éditeur blidéen situé à dix mètres de ma maison natale, et qu’il est vendu par la très grande librairie située au pied de l’immeuble du 7 de la rue Barbès où se trouve l’appartement de mon père à Alger. Et qu’en outre, par un lapsus calami de la directrice de la collection Auteurs d’hier et d’aujourd’hui et directrice du département de français de l’Université d’Alger, Afifa Bererhi, la Préface du livre souligne « l’extrême intérêt que Jeanne Le Baut , [le prénom de ma mère] porte à Jean Amrouche et à travers lui à l’Algérie ».

Concurremment, participant à un colloque à Strasbourg consacré à « Camus et l’Europe », en décembre 1990, au cours duquel François Chavanes fit une communication, il me fut proposé (avec la complicité de Réjane et de François Chavanes) d’assurer le secrétariat de la Société des Etudes Camusiennes. J’acceptai vraiment pour rendre service. Cela dura quinze ans, jusqu’au décès de sa présidente, Jacqueline Lévi-Valensi durant lesquels je portai la responsabilité de la rédaction et de la composition du Bulletin de la Société (55 numéros trimestriels), de 1991 à 2005. J’y pris le même plaisir qu’autrefois, lorsque je publiais « L’Afrique dominicaine », « Les cahiers religieux d’Afrique du Nord » ou, en dernier lieu, « Aujourd’hui ». Ma tâche rédactionnelle y fut mineure, portant sur des amis comme Jules Roy, Mohammed Dib, Jean Pélégri ou encore l’identification de l’ami de Jacques Cormery dans Le Premier homme. En dehors de l’aspect méditerranéen, des premiers textes d’Albert Camus, je n’étais pas en consonance avec les positions politiques de ses dernières années, et les discussions académiques des différents colloques auxquels j’assistai ne me passionnaient vraiment pas. Ces colloques font irrésistiblement penser au roman de David Lodge :Un tout petit monde ! J’ai assumé cependant, je crois avec zèle et rigueur, la tâche qui m’était confiée. 

J’étais désormais père de famille, ayant adopté les deux enfants de Réjane, François et Sophie, qui portent mon nom joint à celui de leur père. Le racisme n’étant pas un fait dépassé dans la France d’aujourd’hui, il préfèrent, dans leurs fonctions sociales, ne se présenter que sous le seul patronyme de Le Baut. François est avocat, à Versailles, et père de quatre enfants : Marie-Anne, Mathilde, Sarah et Ivan. Sophie, quant à elle, diplômée de l’Institut des Sciences Politiques de Paris et énarque, est administratrice civile, d’abord au Ministère de la Culture et maintenant  à la Cour des comptes, et mère de deux filles, Clara et Julie.

Mon père est décédé à Nantes le 5 février 1976, sans avoir su que je m’étais marié, ce qui, de l’avis de ma famille bretonne, et en particulier de mon frère et de ma belle-sœur qui avaient mal pris mon départ de l’Ordre dominicain, lui aurait fait une peine immense et aurait pu lui être fatal. Sa religiosité, son sens du sacré, son passé clérical, son sens des mystérieuses coïncidences, faisaient qu’il vivait dans un monde où tout se tient et où mon changement de vie aurait été dramatique pour lui. Je lui écrivais régulièrement, en laissant planer un certain flou sur mes activités. Je suis même allé le voir  dans sa maison de retraite près de Nantes. Je regrette profondément qu’il n’ait pas été en état d’apprécier l’épanouissement de ma nouvelle existence. Réjane et lui, j’en suis sûr, se seraient parfaitement entendus. Par contre, ma famille maternelle, les Roche et ma chère cousine Marcelle Leray s’est montrée compréhensive, accueillante et chaleureuse.

 

 Le ver était déjà dans le fruit :

Note sur un certain laxisme moral.

 Je voudrais noter ici trois petits faits symboliques et un quatrième plus grave, qui devraient mettre en garde contre les institutions. Je livre ces anecdotes dans leur ordre chronologique, la quatrième allant bien au-delà de l’anecdote, qui aurait dû être rédhibitoire. On devrait prendre garde aux petites failles que l’on détecte dans l’édifice, qui sont comme l’avertissement discret d’un défaut dans les fondations, avant qu’il ne soit trop tard. Car une fois engagé, il est bien difficile de sortir de l’institution.

Voici. Lorsqu’en 1940-1941, à Alger, je cédai à la pression de mon camarade de classes primaires, Michel Martin, pour aller suivre ces cours de catéchisme de persévérance le jeudi matin chez les Dominicains, je fus assez conquis par la bonté du Père Lefèvre qui arrivait, son cours de catéchisme dactylographié sous le bras,   pour nous enseigner une religion éclairée. Nous prenions des notes quasi sous la dictée. Un jour que j’avais été malade, Michel me communiqua ses notes. J’avais à la maison un petit livre de l’abbé X. sur la foi chrétienne. Je comparais : c’était le mot à mot ! J’en conclus que pour ne pas avoir l’air de nous dicter un livre que nous aurions pu tout aussi bien lire par nous-mêmes, et pour donner l’impression d’un cours personnel et original, le Père s’était donné la peine de dactylographier ce cours. Je considérai cela comme une petite hypocrisie. Cela n’ébranla pas ma confiance, mais y introduisit une petite fissure.

Deuxième choc. Pendant mon noviciat à Saint Jacques, en 1947-1948, nous étions quatre frères « étrangers », Jean Law Hollandais, Eric Gunnès Norvégien, Pierre Noury Egyptien et moi venant d’Algérie, qui ne connaissions pas Paris. Le Père Maître des novices, Bernard-Marie Chevignard, mystique, complexé mais vraiment bon, nous autorisa à sortir dans Paris pour visiter certains lieux comme Notre-Dame. Un après-midi que nous visitions Saint Julien le Pauvre, vieille église parisienne de rite oriental, nous osâmes, avec une certaine audace empreinte de timidité, nous aventurer derrière l’iconostase, lieu absolument interdit aux laïcs,   pour admirer l’autel. À peine franchie la porte, que vis-je posés contre la paroi sainte ? un balai et une pelle à poussière ! Voilà devant quoi s’agenouillaient les fidèles ! Curieuse sainteté des lieux, curieux respect ! Peu de choses, me direz-vous. Tout dépend de la manière dont cela est reçu :’Quotquot recipitur ad modum recipentis recipitur’. Un autre n’y aurait peut-être pas attaché une telle importance. Sans doute. Toujours est-il que près de soixante ans plus tard je me souviens encore du choc émotionnel que provoqua cette profanation du sacré.

Troisième petite fissure : le Père Nicolas Rettenbach, Maître des frères étudiants au Saulchoir d’Etiolles, très humain, très ouvert aux problèmes des jeunes, dans les années 1950, nous dit un jour : « Ne demandez à vos supérieurs que les permissions qu’ils peuvent vous accorder », sous-entendant, pour les autres, que vous ne demanderez pas : débrouillez-vous avec votre conscience. Gentil réalisme, peut-être pas outrageusement laxiste, mais certainement coup de canif dans le vœu d’obéissance. Lors du mariage de mon frère, en juillet 1950, je demandai au Père Rettenbach l’autorisation d’y assister. Il me la refusa. En principe, avant l’ordination sacerdotale, il n’y a pas de séjour en famille. Je fis valoir que je n’avais pas d’autre famille. Il me répondit : « Si cela vous fend le cœur, allez-y, mais comment pourrais-je refuser semblable permission à d’autres ? ». À quoi je répondis : « Dans ce cas, je n’y vais pas » ne voulant pas lui faire enfreindre la règle qu’il s’était fixée.

Tout cela n’est pas bien grave, mais introduit une certaine dose de relativité dans l’absolu, sinon du dogme du moins du comportement chrétien.

Plus important est le cas du Serment anti-moderniste, que tous les candidats au sacerdoce devaient prêter depuis 1910 et jusqu’après le concile Vatican II, ainsi que tous ceux qui accédaient à une fonction de responsabilité, comme je dus le faire lors de ma soutenance de thèse puis lors de mon élection  priorale. Tous nos aînés l’avaient fait, même ceux qui comme le Père André Liégé nous enseignaient leur condamnation théologique de ce texte. À mon avis, il y avait là une grave entorse au souci de Vérité et de la part de l’autorité ecclésiastique un inacceptable abus d’autorité, une pression délibérée sur les consciences. Mais là encore, puisque les autres, nos aînés respectables et respectés, les meilleurs théologiens l’avaient fait au mépris de leur intime conviction, pourquoi et comment ne ferais-je pas comme eux. Et pourtant on nous avait bien enseigné que « la conscience, même erronée, oblige ».

Ce que je retire aujourd’hui de tout cela, c’est que l’institution en elle-même et dans ses fruits obligés est perverse. Toutes les institutions le sont. Alors, que faire pour rester fidèle, au fil des âges, des générations, des millénaires, à un message qui nous apparaît encore comme un idéal d’humanité ? Un livre, dont la teneur m’a déçu mais dont le titre était attirant : « Socrate et Jésus » d’Anne Baudart, ou le : « Jésus sans l’Eglise » de Jean-Louis Maisonneuve, ou encore le « Jésus sans uniforme » d’Olivier Rabut, suggèrent une possibilité de fidélité sans institution. Le problème est très contemporain, même s’il a été un peu de tous les temps. L’évangile à mes yeux a valeur morale, individuelle et non sociale, collective. Les prophètes ne sont pas des fondateurs d’écoles ni d’églises mais des éveilleurs de conscience.

L’infaillibilité prétendue de l’Eglise est une absurdité, voire un blasphème. La théologie est obligée de faire des prouesses acrobatiques pour justifier le passé de l’Eglise et s’aveugler sur ses contradictions internes. Je pense qu’il n’y a pas d’autre solution que le sauve-qui-peut évangélique individuel, je veux dire par là : quitter l’Eglise sans renier l’Evangile en quoi que ce soit. Ce que j’ai du mal à accepter, c’est que l’on puisse être conscient de tout cela et demeurer dans l’Eglise. C’est pourtant ce que font tant et tant que je connais et que, pour certains, je respecte infiniment, bien que leur acceptation de l’inacceptable me pose un sérieux problème. Je pense à tous les grands Dominicains, du Père Lagrange au Père Congar, en passant par les Pères Chenu, Féret, Dubarle, Liégé et tant d’autres.

  

Ni en-deça, ni au-delà

simplement ailleurs et autrement.

 

Au terme de cette évolution, je ne me juge pas, ni positivement, ni négativement. Je constate et fais le point. Je crois avoir suivi la vérité telle qu'elle m'apparaissait. Demeurer dans l'Ordre eut été moins vrai que de le quitter. J'ai été fidèle à mes voeux durant vingt-cinq ans. Je le suis à mon nouvel engagement depuis quelque trente-cinq ans déjà... Ma petite expérience de ces deux états de vie me persuade que la "vertu de religion" n'est pas nécessairement et uniformément là où on pourrait le croire.

La chasteté dans le célibat, puisque c'est apparemment le point le plus sensible de la discipline ecclésiastique, demande que l'on prenne position à son égard, en général, dans le cadre de la vie humaine, et conséquemment dans le cadre de la vie religieuse et sacerdotale. Je citerai ici assez longuement Olivier Rabut :

"La sexualité pourrait bien être une question témoin, où les prises de position sous-jacentes finissent par se montrer justes ou fausses; où  l'acceptation de la nature humaine se combine avec le dépassement du médiocre; où une vie supérieure émerge du quotidien sans le détruire.

Nous savons très mal comment les premiers Chrétiens sentaient l'esprit de chasteté; ils accueillaient peut-être avec souplesse les poussées instinctives; ils ne les traitaient sans doute pas comme on l'a fait au XIXe siècle. La mentalité hébraïque devait les porter à beaucoup de simplicité et de réalisme, mais avec une exigence et peut-être une réserve spontanée que les Grecs et les Romains n'avaient pas. En tout cas, pour un Hébreu de l'Ancien Testament, la vie sexuelle est naturelle et bonne; le plaisir est bon et une âme saine le goûte sans arrière-pensées.

Dégradant, le plaisir sexuel? Mauvais en soi, peccamineux par essence? Ce ne sont pas là des idées chrétiennes mais manichéennes...

... Encore faut-il que la sexualité soit bien comprise. La voie juste pourrait-elle être de laisser-aller? La richesse de ce qui est promis implique un accès difficile.

Le sexe est puissance, disent les Africains. Comme le soleil: il fait bon s'y chauffer, non s'y brûler. Loin que la discipline soit contre-nature, c'est elle (si elle est intelligente) qui permet l'accès au stade humain. Assez peu de dévoiement suffit pour que la sexualité se dégrade et soit contraire à l'intégrité spirituelle. [...] La sexualité sans amour est contre-nature, contre l'homme. Et l'amour au stade humain est un engagement total; on souhaite qu'il dure toute la vie. Non pas en vertu d'une règle édictée, mais par un choix résolu..."

Lorsqu'on a compris, avec Saint Thomas, que l'on peut pécher dans toutes les dimensions et directions de la vie humaine par excès et par défaut, il devient éclatant de vérité que la morale sexuelle catholique enseigne une visée de valeur "par défaut" et non un juste et vertueux épanouissement équilibré. En matière de sensibilité et de sexualité, le trop peu est aussi dommageable que le trop : la sécheresse de coeur, l'insensibilité, la peur de la vie sexuelle sont aussi coupables que les "excès" contraires, et sont à la source de tant de complexes dangereux pour des guides spirituels. La "sublimation" n'est pas sans risques de névrose, et ce qui peut être le choix lucide et réussi de certains ne saurait être imposé de l'extérieur comme condition sine qua non d'accès au sacerdoce. « De toutes les aberrations sexuelles, la plus singulière est peut-être la chasteté » disait déjà Rémy de Gourmont.

 "N'érigeons pas nos défauts en principes", nous disait le Père Rettenbach, au cours d'une conférence spirituelle dont j'ai gardé souvenir. Ce que je reproche à l'Eglise, c'est de faire bien souvent du relatif un absolu, en l'occurrence d'avoir transformé les conseils en voeux et d'avoir confondu l'esprit et la lettre  Je lui reproche le matérialisme de sa théologie sacramentelle et d’avoir remplacé le symbolique par le magique. Je lui reproche d'être infidèle à l'esprit même de l'évangile. Cependant, et ce n'est pas contradictoire, je porte ici témoignage que je n'ai trouvé nulle part ailleurs, dans les institutions de la vie laïque, autant de générosité, d'abnégation, de droiture, de fraternité, que dans les communautés religieuses. Mais nulle part ailleurs que dans l'Eglise  je n'ai trouvé un tel absolutisme dans la domination des esprits et j'ose le dire, le viol des consciences. Combien de prêtres n'ont-ils pas étés obligés d'agir dans le privé contrairement aux principes qu'ils étaient tenus d'afficher publiquement, de pratiquer une théologie morale relevant de l'excommunication romaine s'ils l'avaient ouvertement prêchée. On accepte les petites puis les grandes compromissions, jusqu'au jour où l'on n'en peut plus. Jusqu'au jour où les écailles tombent et les yeux s'ouvrent sur le caractère très humain de ce qui s'affirmait divin.

Tout cela pour dire simplement qu'à mes yeux l'Eglise a trahi le message dont elle se veut la gardienne et que l'on peut, et doit, contester les prétentions du messager sans pour autant renoncer au message. Mais il est vrai que tout se tient et qu'il est difficile de s'arrêter en chemin lorsqu'on a commencé de mettre en doute l'autorité du magistère. On se trouve de fait hors de l'institution et il faut en tirer les conséquences. Ce que j'ai fait. Et trente-cinq ans après, je ne le regrette pas, je n’en ai aucun remords.

 Sans remords - ni regrets, mais non sans désir de comprendre pourquoi j'ai, vers l'âge de dix-huit ans, orienté ma vie vers le cloître et le célibat. Ce n'est pas céder à la mode de l'auto-analyse facile et quelque peu sauvage, que d'essayer de remonter aux sources de ce que l'on appelle une "vocation". Mettant de côté et sans préjuger des aspects incontrôlables d'un mystérieux "appel" venu de l'au-delà ("Je ne crois pas au mystère, ce serait trop simple" disait Jean Rostand), j'en reste aux ressorts psychiques, intellectuels et affectifs, de cette orientation de vie. La peur existentielle d'exister pour soi produit cette fuite et ce refuge derrière un énorme surmoi qui fait que l'on consacre sa vie aux autres, et que l'on pense et sent comme par procuration, par angoisse, dit en substance Eugen Drewermann. Je ne sais s'il a raison. Mais il est certain que, cause ou conséquence, je me suis toujours soucié des autres avant de me soucier de moi-même. Le plaisir que j'en retirais faisait sans doute de mon altruisme un égoïsme au carré. La peur du plaisir étant peut-être dissimulation d'un trop grand appétit de plaisir.

 

Conclusion

Quatre ou cinq choses que je sais désormais.

Il ne reste pas grand-chose de toute une vie de réflexion, de convictions déterminant un comportement quotidien essentiel : cela devrait pouvoir se dire en quelques phrases apparemment simples comme des évidences et qui pourtant seraient loin d’être banales. Risquons-nous à une petite synthèse.

La première de ces choses est cette intuition fondamentale que dans les relations humaines, interpersonnelles, il ne s’agit jamais des qualités de l’autre, de celui que l’on peut qualifier de « prochain » pour déterminer mon attitude à son égard, s’il mérite ou pas de m’être « proche », mais uniquement de mes dispositions propres : est-ce que, moi, je suis proche, capable d’être proche, ou indifférent ou hostile. Il ne s’agit que de moi : le prochain, en acte ou en puissance, ce n’est jamais que moi. Il n’y a pas de prochain, qui le serait plus ou moins d’ailleurs, selon ses qualités. Il n’y a pas d’ordre dans la charité ou dans la proximité : il y a ma disponibilité, et c’est moi seul qui suis jugé, jugeable, - par moi seul d’ailleurs. Tel est l’enseignement formel de la parabole du Bon Samaritain, si rarement explicité.

La deuxième, c’est que je ne puis juger de rien ni de personne : « miror et transeo » = « je m’étonne et je passe » (cf. Cajetan, dans le commentaire de l’article de la Somme théologique de saint Thomas consacré au jugement téméraire). Préjugé favorable et suspension du jugement que Montaigne avait repris avec la devise de Sextus Empiricus qu’il avait inscrite sur une poutre de sa librairie : epeko  « je suspends mon jugement ». 

La troisième, c’est que toute « révélation », « parole humaine traduisant la pensée d’un Dieu créateur » ne saurait être qu’une production de la pensée humaine répondant aux espoirs et aux craintes de quiconque réfléchit sur ses limites et sa précarité. Toute « théologie » n’est que « philosophie », « humanisme », « morale ». Les théologiens le savent si bien (inconsciemment) qu’ils dénient à qui n’a pas la foi de pouvoir faire de la théologie, laquelle ne serait que rationalisation d’un « donné révélé » auquel il faudrait préalablement adhérer. En conséquence, chacun est livré à lui-même, pleinement responsable, devant lui-même et devant autrui. Avec l’aide de ceux qui l’ont précédé. Il serait fat de vouloir ignorer les sages et les philosophes d’hier, au premier rang desquels se trouvent sans doute en occident les rédacteurs des évangiles et certains de leurs commentateurs. Mais il serait coupable de ne pas se soumettre au jugement de sa conscience.

La quatrième, c’est qu’il est important de savoir que l’on peut dévier de l’humain, « pécher », par excès ou par défaut. L’insensibilité est une déviance tout autant que l’hypersensibilité ou la sensiblerie. La « vertu » est un sommet dont les deux pentes sont le trop et le trop peu. En voici une illustration : ce qui mène le monde, c’est l’argent, le sexe, le pouvoir. L’Eglise a voulu « prophétiquement » prendre le contre-pied en faisant faire à ses fidèles les plus typiques que sont les religieux, les vœux de pauvreté, chasteté, obéissance. Il est clair que la « vertu » tient un juste milieu

 entre les deux : un usage positif et tempéré de l’argent, du sexe et du pouvoir : l’excès en tout est un défaut, dit la sagesse populaire. Saint Paul ne disait-il pas déjà aux premiers chrétiens (Epître aux Romains, 12, 3) : « Non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem Ne soyez pas sages plus qu’il ne convient, soyez sages avec modération »

Et cinquièmement, pour finir, un exemple du « matérialisme » dogmatique de l’église catholique : une théologie de la ‘présence réelle’ du Christ dans l’eucharistie a occulté l’affirmation évangélique de souvenir d’une ‘absence réelle’ : « vous ferez cela en mémoire de moi », alors que la ‘présence réelle’ est dans l’union fraternelle : « quand deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux ».  On est passé du symbolique au magique dans la théologie sacramentelle avec l’ex opere operato qui automatise la présence divine lorsque les conditions matérielles et formelles sont réunies : la matière du sacrement et les paroles rituelles. Peu importent la foi ou la morale du célébrant ! Culte idolâtrique ou culte en esprit et en vérité, il faut choisir. Les mœurs actuelles de l’Eglise semblent privilégier la communion fraternelle dans l’eucharistie au cours de laquelle tout le monde, ou presque, partage le pain, mais sans qu’aucune mise au point théologique ait jamais été faite, et pour cause : les dogmes infaillibles sont irréformables.

Cela n’a rien d’extraordinaire ni d’original, et pourtant il est bien rare qu’on en fasse un principe de vie, une ligne de conduite. À la réflexion, c’est ce qu’il me semble avoir compris, et peut-être même vécu.

« Si le Christ n’est pas ressuscité, notre message est vide et vide aussi notre foi …et si notre espoir dans le Christ ne vaut que pour cette vie, nous sommes les plus malheureux des hommes. » (Saint Paul, Première épître aux Corinthiens, chap. 15, versets 14 à 19).

Ce texte pose une question fondamentale : l’idéal de vie selon les Béatitudes ne serait-il valable qu’en fonction d’une espérance de vie après la mort et d’une juste récompense de la vertu ? La vie selon l’évangile, l’attitude envers autrui ne seraient-elles qu’intéressées ? Non, nous ne sommes pas les plus malheureux des hommes, nous qui croyons en la vertu, aujourd’hui et ici-bas, de l’agapè. La vie selon l’évangile ne serait que mensonge si elle n’avait pas valeur en elle-même et non pas en vue d’un au-delà, d’une récompense « ailleurs ». C’est un peu l’aspect mercantile du Pari de Pascal. 

« Je cesse d’espérer, je commence de vivre », disait à sa façon Corneille*, en une phrase qu’il est sans doute permis d’extrapoler. Il faut encore, dans les esprits et dans les cœurs, mettre le feu au paradis et éteindre l’enfer, comme le voulait Rabia de Bassorah, pour être fidèle à la Bonne Nouvelle de l’Evangile. Il faut vivre maintenant.


 

 

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