D'hier à aujourd'hui

 

 

Mémoire  ravivée

d’un  chroniqueur  conventuel.

  

J’entreprends ici de retracer la vie au couvent des frères prêcheurs, alias  dominicains, d’Alger pendant une période assez cruciale : 1958-1968 à l’aide principalement de la « chronique conventuelle ». Cette période, qui va des derniers soubresauts de la guerre d’Algérie aux premiers pas de l’Algérie indépendante, se trouve être également celle de mes supériorats successifs, pendant lesquels j’ai été, de fait, de par mes fonctions, le principal animateur de la Communauté et le rédacteur habituel de la Chronique du Couvent – document écrit au jour le jour. 

Le genre littéraire de la Chronique est très spécifique : le chroniqueur, désigné par le supérieur, mais qui peut se faire remplacer durant ses absences par tout autre membre de la communauté, doit rapporter au jour le jour les événements qui ont marqué la vie conventuelle. Dans le cas particulier d’un couvent de Frères Prêcheurs, il s’agit le plus souvent des activités apostoliques des Pères, mais, bien évidemment, en cette période de guerre d’Algérie, la situation extérieure apparaît à chaque page. Des documents d’époque sont souvent joints. Le ton se veut neutre. Les lecteurs potentiels de la Chronique sont : le supérieur, les frères de la communauté, éventuellement les futurs historiens de l’Ordre si, d’aventure, ils s’intéressent à ce couvent. La personnalité du chroniqueur doit délibérément ne pas apparaître dans des jugements de valeur personnels, des appréciations critiques qui seraient portées. Mais il va de soi que l’identité du scripteur se révèle, ne serait-ce que dans le choix des événements qu’il relate. Le chroniqueur n’écrivant pas à titre personnel parle donc de lui-même à la troisième personne, ce qui ne facilite pas son identification. Encore peut-on le reconnaître, outre le graphisme, par la critique interne car il parle assez inévitablement de lui et avec plus de détails que ne le font les autres chroniqueurs. Certains ne peuvent s’empêcher de glisser des remarques personnelles, un peu comme les copistes du moyen âge qui donnaient ainsi du relief et du sel à un texte qui par ailleurs se voulait neutre. Ces remarques seront à prendre en particulière considération.

 Pour la période considérée, à peu près tous les frères du couvent ont tenu la plume, mais le plus souvent moi-même (ayant tendance à faire trop de choses personnellement), puis les Pères Boulay, Caboche, Cadart, Chavanes, Claverie, Hugo, Lefèvre, Maurel, Musnier ainsi que notre frère convers Christian pour qui cette écriture représentait une sorte de promotion. Quelques Pères assignés depuis peu ou pour peu de temps, Chevallier, Crosnier, Florent, Joulin ou Vercoustre, ne l’ont jamais tenue.

Avec le recul du temps et au regard de l’historien, il me semble que l’impersonnalité voulue du récit est très regrettable : même si elle représentait un effort d’objectivité, elle répondait aussi, sans doute, à ce principe ascétique de renoncement à son jugement propre dont la formation donnée au noviciat avait imprégné les chroniqueurs.

La période 1958-1968 a été retenue tout d’abord parce que la chronique de la décennie précédente était pratiquement inexistante, tombée en désuétude après avoir été confiée au Père Bliguet. Les notes tenant lieu de chronique pour les années 1948-1958, rédigées à ma demande par le Père Lefèvre sont très succinctes. La chronique postérieure à 1968 n’a pas été, à ma connaissance, versée aux archives de la Province de France. Par contre, la décennie 1958-1968, qui a été celle de mes trois priorats successifs et d’une année de supériorat, y est disponible. Cette tranche de vie de notre communauté a été marquée par les derniers soubresauts de la guerre  et les débuts de l’indépendance algérienne et, en ce qui nous concerne, par le transfert du couvent du Chemin Laperlier à l’appartement du 92 rue Didouche Mourad, ainsi que par l’engagement professionnel laïc de plusieurs frères de la communauté. Enfin, ce fut la période d’annonce, de préparation, de tenue et de fin du Concile Vatican II, avec ses espoirs et ses déceptions.

Par nécessité interne, ce travail sera chronologique, puisqu’il se veut, en partie tout au moins, essai d’histoire immédiate. Il sera, cependant, entrecoupé de réflexions et d’analyses concernant soit la vie religieuse, soit l’Algérie en état de guerre, analyses et réflexions déduites du texte même de la Chronique dont je donnerai de larges extraits de l’année 1962 en Annexe .

À la suite de cette présentation, je serai amené à faire un bilan personnel et collectif, avec le recul de quelque quarante ans de cette aventure religieuse qui aura marqué vingt-cinq ans de mon existence, de vingt-deux à quarante-sept ans.

 

Première partie 

État des lieux communautaires.

 

Lorsque j'arrivai au Couvent Saint Albert le Grand d'Alger en 1955, alors situé rue Edith Cavell, le champ apostolique qui nous était dévolu  était, sans ambiguïté, la seule communauté chrétienne. Cela n'allait pas sans une certaine frustration et mauvaise conscience chez la plupart des religieux dont le souci missionnaire était réel et la conscience politique assez distanciée de celle du "colonat", sans pour autant qu'ils en viennent à s'engager dans une activité quelconque les mettant du côté des algériens musulmans revendiquant égalité sinon indépendance.

 La révolution algérienne et la guerre d'indépendance avaient débuté le 1er novembre 1954. La communauté d'Alger était en parfaite consonance avec le milieu catholique, c'est-à-dire plutôt conservatrice. Aux origines, le Père Bliguet avait bien émis quelques idées "libérales", favorables entre autres aux mariages mixtes franco-algériens, mais était vite revenu à des vues plus conformes à celles des colons européens, de même que les Pères jésuites avaient dû renoncer à leur projet de rendre l'étude de la langue arabe obligatoire comme seconde langue dans leurs collèges. Le Père Le Tilly, l'un des fondateurs du couvent, et le Père Lefèvre étaient franchement du côté de ceux qui allaient être les défenseurs de l'Algérie française. Le Père Boulay, affecté à Alger en 1945 à son retour de captivité en Allemagne, à l'origine plus ouvert à une évolution du régime colonial, ne devait pas tarder à adopter les opinions de ses ouailles. Seul le jeune Père Bussard prenait parti ouvertement pour les "fellaghas", causant le scandale lors d'un pèlerinage algérois à Lourdes en déclarant qu'il ne voyait pas de différence entre un aviateur français ou américain lâchant ses bombes de 3 000 mètres d'altitude et un algérien poseur de bombe dans un café ou un dancing. Ce même Père Bussard fut le seul de la communauté à assister (en habit civil) à la conférence d'Albert Camus, en janvier 1956, pour une "trêve civile" en Algérie.

Mon passé universitaire et algérois me valut d’être aussitôt nommé aumônier adjoint puis aumônier en titre de la Paroisse Universitaire, où je retrouvai plusieurs de mes anciens professeurs de philosophie, Pierre Mesnard, un temps exilé à Bône pour raisons de vichysme, spécialiste de Jean Bodin, entiché de caractérologie, auteur d’une biographie de Kierkegaard, qui me fit également découvrir Unamuno, Jean Chowski, philosophe qui enseignait également en classe de sixième et dont la fantaisie nous faisait aborder le latin de façon très ludique André-A. Devaux enfin que je retrouverai à Paris où il était Président de la Société pour l’étude de la pensée de Simone Weil. Ancien élève du lycée E.-F. Gautier, je m’y retrouvai également aumônier. Je fus en outre chargé de l’aumônerie de l’Amirauté d’Alger pour y célébrer le culte dominical.

La réputation "Algérie Française" des Pères* était assez établie pour que l'abbé Scotto qui avait été mon aumônier en 1941-1943 à la  J.E.C., et qui m'aimait bien, me tourna ostensiblement le dos dans sa sacristie lorsque j'allais le saluer à mon arrivée à Alger, puis, me reconnaissant m'embrassa en me disant: "Excuse-moi, Pierre, je croyais avoir vu un dominicain!"  (sic). Cela en dit long, en effet, sur l'opinion qu'on avait de nous en 1955.

En février 1956, le Père Carré vint prêcher la retraite conventuelle dans notre couvent de la rue Edith Cavell en février 1956. La communauté dominicaine était donc cloîtrée, lorsque nous parvinrent les échos de la fronde algéroise recevant le ministre français socialiste Guy Mollet par des jets de tomates, et refusant la nomination du Général Catroux comme Gouverneur Général de l'Algérie, ce qui provoqua la nomination du ministre-résidant Robert Lacoste, de triste mémoire. L'ensemble de la Communauté sembla se réjouir de ce que la rue d'Alger ait imposé une fois de plus sa volonté à Paris. Le grand souci d'alors, pour les Pères, était d'ordre matériel : l'achèvement de la construction du nouveau couvent du chemin Laperlier, avec son église paroissiale, et le déménagement.

Le Père Boulay, prieur constructeur, prédicateur infatigable, apôtre du rosaire, aimable convive, apprécié du clergé local, en consonance avec son public pied-noir mais autoritaire et parfois assez méprisant pour ses frères, se réservant les ministères les plus gratifiants, pesait lourdement sur la communauté. Aussi, lorsque vint la fin de son second triennat, il ne fut pas réélu. Le choix se porta sur le Père Tunmer, homme de plus grande stature intellectuelle, connaissant bien  l'Orient musulman, ancien supérieur de la communauté de Mossoul (Irak) et alors assigné aux éditions du Cerf à Paris. Élu prieur du Couvent d'Alger le 24 octobre 1957, il ne vint nous rejoindre que le 27 novembre, après avoir pris avis de son ami René Brouillet. Celui-ci, futur secrétaire général aux affaires algériennes du général de Gaulle, puis ambassadeur de France au Vatican, lui avait conseillé de faire un crochet par Rome avant de rejoindre son nouveau couvent. Un message verbal qu'il dut apprendre par coeur, lui fut confié par le Vatican à l'intention de Monseigneur Duval, archevêque d'Alger. Je tiens ces précisions du Père Cadart, son ami depuis leur commun séjour à Mossoul et son seul confident à Alger. Je conduisis donc notre nouveau prieur à l’archevêché avant même qu’il ne prenne contact avec la communauté. Il fit ses premiers pas dans les rues d’Alger en grande chape noire et coiffé d'un chapeau ecclésiastique romain du plus curieux effet !

Le Père Tunmer ne put s'acclimater à la mentalité algéroise ni à la sensibilité politique des Pères Boulay, Lefevre, Florent et Sirot. Les événements de mai 1958 et l'hystérie des foules assemblées au Forum firent déborder la coupe. Il partit pour la France le 10 juin 1958 et dès le 26 il adressa au Père Provincial Joseph Kopf sa démission "pour raison de santé".

Le Père Bussard nous quitta à quelques jours après. Durant ces événements, il était à Orléansville  et cheminait aux environs, se détendant par une de ses habituelles marches à pied entre deux prédications de retraite de communion solennelle, lorsqu'une voiture militaire s'arrêta pour lui proposer de le prendre en stop. Étant informé de ce qui se passait à Alger par la radio, son sang antimilitariste et révolutionnaire ne fit qu'un tour: apercevant les étoiles de l'officier qui lui faisait cette gracieuseté, il le traita de factieux et refusa de monter à bord de sa voiture. Il apprit peu après qu'il s'agissait du Général Gracieux (sic). Craignant à juste titre les retombées de cette altercation, il abandonna curé et retraitants et rentra à Alger. En l'absence du Père Prieur, il déclara en salle commune où nous étions réunis : "Je n'ai de compte à rendre à personne! je fous mon camp". Titulaire d'un passeport suisse, il réussit à prendre un avion pour la France via la Suisse dès le lendemain, alors que les aéroports étaient fermés aux civils français.

En ces mêmes jours, je fus témoin de la manipulation des Algériens par l'armée française dans ce qu'on voulut faire apparaître comme une manifestation spontanée d'adhésion à la France et de désir réciproque d'intégration, - aussi faux de la part des Algériens que des Français qui vociféraient au Forum tous les jours de la deuxième quinzaine du mois de mai 1958 jusqu'au fameux discours du général De Gaulle du 4 juin (« Je vous ai compris ! »). J'assurais à cette époque l'aumônerie de l'Amirauté d'Alger et y célébrais chaque dimanche la messe pour une poignée de matelots et d'officiers. Le samedi 24 mai, je reçus un appel téléphonique me demandant de me rendre de toute urgence à l'Amirauté où l'Amiral Auboyneau désirait ma présence. Le "canot amiral" (voiture de service) venait me chercher. - On savait, par la Presse et la Radio qu'une conférence  au sommet des responsables de la Marine se tenait pour décider du ralliement au mouvement du 13 mai. Le trajet ne fut pas direct car les rues du centre ville étaient impraticables. Nous passâmes donc par la route moutonnière pour rejoindre le port par les quais, et c'est là que je vis une théorie de camions militaires remplis d'Algériens encadrés par des soldats français en armes que l'on conduisait pour manifester "spontanément" au Forum leur joie de la fraternité nouvelle. C'était plutôt lugubre et inquiétant.  Arrivé à la chapelle de l'Amirauté, on me fit attendre que la réunion s'achève. Quelques instants plus tard, l'Amiral vint vers moi: "Monsieur l'Aumônier, ma fille fait sa communion solennelle demain à El-Biar. Voulez-vous nous confesser, ma femme, mes enfants et moi-même. Merci."  La belle urgence, en effet, à l'heure où le pouvoir basculait, et pour moi qui avais cru un instant être consulté pour un drame de conscience politique, quelle naïveté, et quelle retombée dans le quotidien banal.

 Au couvent, c'était le silence plutôt que la réflexion ou la concertation. Depuis quelque temps se dessinaient deux groupes : les jeunes, résolument hostiles à l'esprit "Algérie française", les Pères Bussard, Caboche, Chavanes, Hugo, Le Baut et Musnier, ainsi que les Pères Cadart et Tunmer, d'esprit libéral, et les autres, favorables, voire très favorables à la présence française et à l'action militaire, les Pères Boulay, Crosnier, Florent, Lefevre, Maurel et Sirot, - avec une mention spéciale pour le Père Lembezat, de la Province de Toulouse, originaire d'Algérie (Mouzaïaville), missionnaire en Amérique du Sud, souvent de passage au couvent, et dont nous eûmes la stupéfaction d'apprendre, en janvier 1960, lors des "barricades", qu'il fut le dernier à sortir, par une porte dérobée du "réduit des Facultés" après la reddition de Pierre Lagaillarde et de ses hommes, le 1er février.

Une fraternité d’apparence avait évité les conflits ouverts, mais n'avait empêché ni le départ du Père Bussard, ni la démission du Père Tunmer, notre prieur.

L'élection priorale qui s'ensuivit fut fixée au 14 octobre 1958. Bien qu'étant le plus jeune du couvent, je fus élu. ­Agé de trente-trois ans, j'étais, à l'époque, le plus jeune prieur de la Province de France. Pressentant cette élection, à vrai dire l'une des rares  solutions possibles à la crise de la communauté : je connaissais bien le pays et j’avais la confiance de l’aile marchante de la commu-nauté, j'avais dit, durant l'été, au Père Kopf, provincial, que je ne pourrais accepter cette charge que s'il s'engageait à assigner en France, à court ou moyen terme les Pères Sirot, Florent et Boulay, que je me sentais incapable de canaliser. Je faisais une exception pour le Père Lefèvre à qui me liait une vieille affection, car il était à l'origine des prémices de ma vocation. Promesse m'en fut faite, et elle fut tenue. Je devais être réélu pour un second triennat en octobre 1961 et "postulé" pour un troisième en octobre 1964, avant d'être nommé vicaire provincial pour les pays arabes en 1968 - nomination pour un an qui devait être suivie par mon élection en 1969.

En octobre 1958 commence donc la décennie dont je voudrais maintenant faire mémoire.

 

Octobre 1958 - Juillet 1962 :

entre l'horreur d'une guerre, la timidité d'une parole

et l'espoir d'une réforme.

 

Par courrier, le vendredi 17 octobre 1958, le Père Provincial Joseph Kopf confirmait mon élection. Je fis aussitôt devant la communauté la profession de foi canoniquement requise, qui comportait le serment anti-moderniste, qui paraît aujourd'hui scandaleux et dont on se demande comment déjà à cette époque des consciences droites pouvaient s'accommoder. Ce n'est pas l'une des moindres torsions auxquelles l'Eglise a contraint l'esprit de ses clercs. Il en est d'autres dans le domaine de la morale, qui disqualifient l'institution qui les impose. J'y reviendrai*. Il n'en reste pas moins que je prêtai ce serment et pris mes fonctions sans sourciller. Par le même courrier, le Provincial me félicitait de mon élection, m'encourageait et m'affirmait qu'il tiendrait ses promesses, c’est-à-dire l'assignation en métropole des frères trop engagés politiquement dans le soutien des partisans de l'Algérie française, en me demandant d'adoucir les amertumes.

Dès le 20 octobre, en effet, notification fut faite au Père Sirot de son assignation au couvent de l'Annonciation, rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris, avec résidence chez les soeurs dominicaines de Passe-Prest (Saint Paul de Vence). Le vendredi 24, c'était le Père Michel Florent qui était assigné au couvent de Dijon. Pour honorer ses engagements de prédication, il ne devait rejoindre sa nouvelle communauté qu'en décembre. Ces deux mois de cohabitation prolongée ne furent pas des plus agréables.

Le climat psychologique d'Alger, marqué par les premières réactions de la population "pied-noir" à la politique du général De Gaulle ne portait guère à la sérénité. On commençait à parler à nouveau et de plus en plus ouvertement des sévices de l'armée française, comme au temps de la "bataille d'Alger" et des tortures infligées par les parachutistes du général Massu en 1957. En avril 1959, en effet, des prêtres officiers de réserve laissent publier une lettre collective, adressée à leurs évêques ou à leurs supérieurs majeurs, dénonçant les tortures en Algérie. L'aumônerie militaire réagit aussitôt de façon symptomatique, typiquement ecclésiastique, qui mérite souvenir et analyse:

" Il est regrettable, déclare Monseigneur Badré, directeur de l'aumônerie militaire catholique (Le Monde  du 4.4.1959) qu'une lettre destinée, dans l'intention formellement exprimée par ses auteurs, à leurs seuls évêques ou supérieurs religieux, ait été publiée en extraits avant même que ses destinataires, auxquels la direction de l'aumônerie l'avait transmise, aient pu l'étudier et y répondre. Sans se permettre d'anticiper sur les réponses que les autorités consultées pourront apporter à cette lettre, la direction de l'aumônerie catholique tient à souligner que pour sa part, plus au courant que quiconque des problèmes moraux qui peuvent se poser en Algérie elle n'a cessé d'éclairer par les moyens qui sont de sa mission d'église la conscience des Chrétiens pour les aider à accomplir leur devoir d'état.

Par ailleurs, le ministre des armées, auquel a été communiquée la lettre des prêtres rappelés, a prescrit une enquête auprès des signataires pour préciser les faits auxquels ils se réfèrent."

Si l'aumônerie militaire catholique était "plus au courant que quiconque" des tortures, que ne les avait-elle dénoncées avant que trente prêtres n'écrivent cette lettre d'appel à leur hiérarchie? Et cette lettre aurait-elle été rendue publique si une indiscrétion délibérée ne l'avait remise à la presse? On est en droit de se le demander. La communauté chrétienne n'a pas eu d'attitude foncièrement différente de celle de la communauté européenne d'Algérie. La hiérarchie non plus, qui s'en tint à des positions de principe aussi générales, verbales et peu compromettantes que: "il faut faire le bien et éviter le mal". Monseigneur Duval lui-même, dont les propos étaient plutôt amphigouriques et demandaient exégèse, était honni de la majorité des fidèles pour ses positions de morale simplement naturelle ou d'un christianisme humanitaire, qui eussent été banales en d'autres temps et en d'autres lieux.

Au couvent d'Alger, aucun des frères rappelés sous les drapeaux ou aumôniers militaires, tels les Pères Doyen ou Deltombe, ne nous avait parlé de tortures dont il aurait été le témoin, même indirect. Cependant, il était impossible d'ignorer le fait, et nous continuions d'admettre aux sacrements des fidèles qui se déclaraient ouvertement non seulement pour la loi du talion, mais pour l'obtention de renseignements "par tous les moyens", c'est-à-dire par la torture des suspects - et il suffisait d'être "indigène" pour être suspect. Une simple mise en question de ces procédés nous classait parmi les progressistes, soutiens et complices inconscients de la rébellion. Il n'en est pas moins vrai que nous n'avons pas pris clairement position à contre-courant de notre "clientèle". Certes, il est facile, après coup, de voler au secours de la victoire, en l'occurrence au secours de la morale, et de monter en épingle les rares réactions de la conscience religieuse que connut alors l'Algérie. Pas plus qu'en France, sous l'occupation, l'Eglise en Algérie, par sa hiérarchie et la majorité de son clergé, ne s'est prononcée sur le plan de la morale politique. L'allusion de Monseigneur Badré, dans le texte cité ci-dessus, au "devoir d'état" en dit long sur les compromissions avec la force militaire qu'il induit.

Un mot encore sur l'irréalisme utopique de certains religieux qui comptaient pourtant parmi les plus avertis des réalités algériennes, je veux dire les Pères Blancs. Je relève, dans la Chronique conventuelle du 20 septembre 1959, sous la plume du Père Cadart, les propos suivants :

" Au repas de midi, le T.R.P. X… , Supérieur des Pères Blancs. Pendant la récréation, il nous parla simplement et ses propos pourraient s'intituler: "Ce que l'âme musulmane a appris, dans le domaine religieux, depuis les événements de novembre 1954".  Tout d'abord, il y a la dissociation du Chrétien et du Français: la religion chrétienne n'est plus une affaire nationale. Ensuite, au contact des épreuves morales et physiques, le problème de la souffrance s'est posé à beaucoup, et comme le Coran ne le résout pas, il demeure une inquiétude dont la grâce divine pourra se servir..."

C'était une vue bien optimiste que de considérer comme acquise la distinction entre christianisme et présence française, au seul prétexte que quelques rares Chrétiens se démarquaient de l'immense majorité, se trouvant par le fait même mis au ban de leur communauté nationale et religieuse. C'était un peu rapidement considérer les souffrances terribles de la guerre comme un chemin vers Dieu. C'était surtout une fuite hors de la réalité et un alibi facile pour ne pas condamner ouvertement l'inhumanité de la situation coloniale. Le Père Régamey écrivait jadis (je cite de mémoire), dans La Croix du Christ et celle du Chrétien : "Avoir souffert grandit parfois; souffrir jamais."

Tout sert au bien de ceux qui aiment Dieu, dit-on. Certes, il peut, du mal, naître un effet positif et du fer battu une oeuvre d'art bien forgée, mais c'est faire bon marché de la souffrance, et blanchir l'injustice un peu légèrement, que de considérer a posteriori la force de ceux qui auront survécu à l'épreuve, en oubliant ceux qui y auront laissé leur corps, ou pis, leur âme. Au lieu de nous demander ce que la grâce de Dieu pourrait tirer de la souffrance et du deuil qui déchiraient, de notre fait, les musulmans, pour nous donner une sorte de pieuse bonne conscience en voyant la réalité de Sirius, il aurait été plus vrai de regarder la réalité quotidienne et de n'en pas accepter l'insupportable.

Mais il fallait bien vivre au jour le jour, au sein d'une population aveuglée par sa passion et par sa peur, prête à tout oublier à la première accalmie, au premier rayon de soleil. Il aurait fallu lui réapprendre, ou plutôt lui apprendre, car ce n'avait sans doute jamais été réellement entrepris, à respecter et admirer la foi et à connaître la civilisation musulmane. Ce que fit le Père Serge de Beaurecueil, du couvent du Caire, spécialiste des mystiques musulmans. Je l'avais invité à prêcher la retraite conventuelle, en 1959, à laquelle participèrent aussi les frères du couvent de Casablanca. Il fit deux conférences publiques sur "L'amour de Dieu chez Hasan Baçri et Rabi'a Adawira" et sur "La recherche de l'absolu chez Abou Yazid Bistâmi et El Hallaj" qui donnèrent à réfléchir à un public qui se croyait bon chrétien, mais demain si proche de l'O.A.S. Je me souviens encore de la parabole de Rabi'a de Bassora qui se promenait dans les rues portant d'une main une cassolette pleine de braises, et de l'autre une cruche pleine d'eau: "Où vas-tu, Rabi'a? - Je vais éteindre l'enfer et mettre le feu au paradis, afin que Dieu soit aimé pour lui-même et non par crainte de l'enfer ou désir du paradis".

Cela ne pouvait toucher qu'un petit nombre d'esprits déjà ouverts au respect d'autres valeurs, dans une autre civilisation, une autre culture, une autre foi, et restait sans impact sociologiquement perceptible. Il en allait de même de notre prédication, si large fut son auditoire. La population française d'Algérie était très largement pratiquante, avec l'extériorisation de la foi propre aux régions méditerranéennes. Inévitablement les pasteurs prêchent ce que leurs fidèles peuvent entendre, - d'autant plus lorsqu'ils sont eux-mêmes issus de ce peuple et façonnés par lui dans leur sensibilité profonde. Quand bien même ils iraient à contre courant, leur voix ne serait pas entendue. Que l'on songe aux modestes audaces de l'abbé Jean Scotto, curé de Bab-el-oued, puis d'Hussein-Dey: il fut honni de l'ensemble de la population, mais avec une nuance d'affection, car c'était un pur enfant du pays. À l’inverse le Français de France qu'était l'archevêque Léon-Etienne Duval fut surnommé Mohamed Duval et sa parole fut rejetée par l'ensemble des fidèles et la plus grande partie de son clergé. Ceux des prêtres qui accepteront et transmettront son enseignement ne le feront guère que par fidélité formelle et esprit d'obéissance bien plus que par conviction.

Moi-même, qui prêchais le plus souvent à la messe radiodiffusée de Sainte Elisabeth à Alger (250 sermons pour la période 1958-1968), ai bien conscience d'avoir parlé de façon plus feutrée que tonitruante pour annoncer les valeurs évangéliques. Si bien que seuls sans doute, ceux qui voulaient entendre entendaient, et que ceux des auditeurs chrétiens qui récusaient dans leurs actes et leurs paroles, les valeurs évangéliques pouvaient sans doute continuer à se croire chrétiens. Avec le recul du temps, je me reproche cette pusillanimité. J'essayais cependant de faire passer, comme goutte-à-goutte, ce qui me semblait être la vérité chrétienne. Deux exemples :  le dimanche 23 octobre 1960, journée dite des missions, je déclarais que les missionnaires n'étaient pas envoyés à la conquête mais au sauvetage du monde, ce qui induit un tout autre état d'esprit. Et le dimanche suivant fête du Christ-Roi, je dénonçais le prosélytisme chrétien qui a tendance penser : "Seigneur, pour l'honneur de Votre Nom, que Notre règne arrive". Tout cela était bien timide dans l'expression.

En décembre 1960, lors du dernier voyage du général De Gaulle en Algérie, de violents affrontements eurent lieu sur son passage, entre Algériens manifestant sous l'emblème du drapeau algérien, et Français, militaires et civils. Le bilan fut lourd: à Alger, on dénombra officiellement 96 musulmans, 15 israélites et 13 européens tués. J'essayai à la radio, d'appeler au calme et à l'examen de conscience des auditeurs dont je savais bien qu'ils ne condamnaient pas ces violences :

" L'Eglise aurait-elle le droit de se taire aujourd'hui? Certains pourraient penser qu'elle en a le devoir. Vous lui permettrez tout au moins de prier Dieu qu'il écarte de nous le fléau qui semble s'abattre sur notre pays, et pour cela de le prier de mettre en nos coeurs la sagesse et le calme. Nous vivons des heures graves. Je le sais autant que vous. Est-ce une raison pour perdre la tête et accomplir l'irréparable? L'Eglise a rappelé récemment les droits de Dieu et les droits des hommes en ce douloureux conflit. L'avons-nous écoutée? En notre âme et conscience, demandons-nous devant Dieu (et c'est grave de se mettre devant Dieu) si nous oeuvrons pour lui".

L'Archevêque me remercia de l'avoir publiquement soutenu. Ce n'était pas si fréquent dans son clergé. Je dois lui rendre cet hommage, quelles que soient mes réserves à son égard car il était bien moins libéral qu'on ne le dit aujourd’hui, qu'il m'a toujours fait confiance et qu'aux jours les plus difficiles il ne m'a jamais donné la moindre orientation. Même lorsque je lui proposais de lire le texte de mon sermon la veille de l'émission, il le refusait, me disant qu'il savait que je trouverai les mots justes. Le dimanche des "barricades" cependant (30 janvier 1960), je reçus de l'Archevêché la consigne de ne faire aucune allusion aux événements mais d'organiser une prière pour la paix. Par contre, les autorités françaises de la Radio demandaient que le texte du sermon leur soit communiqué la veille au soir "pour visa de censure". Contrainte administrative difficilement supportable, mais de fait purement formelle, car jamais la moindre intervention n'eut lieu pour nous faire modifier un seul mot. Par contre, un dimanche, la prédication protestante n'eut pas lieu, car la censure avait demandé au pasteur de supprimer une phrase de son texte, ce qu'il avait refusé de faire. Ceci pourrait prouver non pas que la censure était très libérale, mais que notre prédication catholique restait timidement dans des normes acceptables par tous.

Voici le texte d’une lettre que le Cardinal m’adressa en 1973, après mon départ du diocèse. Il m’avait déjà écrit, le 10 avril 1970, au moment où je souhaitais passer la main et le micro à Pierre Claverie :

« Il est de mon devoir de vous dire la reconnaissance de l’Eglise d’Algérie et ma reconnaissance personnelle pour ces 12 années de dévouement à nos émissions catholiques. Vous avez su, en notre situation particulièrement délicate, unir une discrétion nécessaire à un authentique témoignage. » 

Dans le n° 14 de la revue dont j'étais le gérant, les Cahiers Religieux de l'Afrique du Nord, du premier trimestre 1960, j'avais publié un extrait du Code de morale politique  avec la note introductive que voici, où l'on appréciera les précautions oratoires que l'on croyait devoir prendre pour être lu d'un public qui encourageait l'insurrection*. Pour bien marquer l'intention de l'article, je l'avais illustré d'une photo des barricades de la rue Charles Péguy, au pied des Facultés.

" Il est des heures dans la vie des collectivités humaines, dans la vie des nations, où la conscience des citoyens est mise à rude épreuve, où des choix graves doivent être faits, où la responsabilité personnelle est engagée. Le Chrétien, responsable de la lumière qu'il a reçue peut moins que d'autres se laisser entraîner à agir sous la pression des événements, sans avoir porté un jugement moral lucide. La doctrine de l'Eglise en matière de morale politique est clairement formulée. Depuis des siècles. Périodiquement des précisions, des ajustements dans l'expression, viennent aider à sa meilleure connaissance. Nous avons cru répondre à l'attente de beaucoup en leur donnant une occasion de réfléchir sur cette doctrine qui rejoint ici la pure morale naturelle et ses exigences fondamentales."

 Et j'indiquai que ce texte, publié en 1957 par l'Union Internationale d'Etudes Sociales de Malines, avait l'imprimatur du Cardinal Van Roey. De la lecture de ce texte, il ressortait à l'évidence que l'insurrection des barricades n'était pas légitime au regard de la morale, mais ce n'était pas dit en clair. La prédication opportune, importune  n'était pas notre fait. Et notre couvent ne devait pas être très suspect aux hommes des barricades puisqu'ils téléphonèrent plusieurs fois dans la journée du samedi pour demander qu'un Père aille célébrer la messe sur les barricades. Ce que je refusai bien sûr, ce que refusèrent également les autres prêtres sollicités, sauf, ô paradoxe, un prêtre kabyle, l'abbé Georges Dahmar, de la paroisse Saint Augustin, plus "Algérie Française" que tous ses confrères. Il n'y célébra pas la messe, contrairement à ce que l'on affirma, mais y distribua la communion.

À la même heure, le dimanche 21 janvier 1960, Monseigneur Duval prêchait à la messe radiodiffusée, m'en ayant confidentiellement averti la veille, me demandant cependant de prévoir le sermon du jour "pour le cas où il serait empêché de venir". Tout le monde attendait sa parole: la plupart pour le critiquer et le honnir, quelques-uns avec l'espoir qu'il convaincrait et rassemblerait. Ce fut un chef-d'oeuvre de généralités pieuses et de grandiloquence au service de la légitimité gouvernementale. Voici un extrait de son sermon :

"Dieu hait les divisions. Il bénit tous les efforts pour la concorde. L'honneur de Dieu exige l'union de tous les enfants d'une même patrie, dans le respect de l'autorité légitime. Si la division des Français se consommait, le genre humain tout entier serait ébranlé et courrait vers les plus effroyables aventures. La France a une si belle mission de service à remplir dans le monde! Le monde entier, à cette heure, regarde vers la France. Le monde entier regarde vers l'Algérie. Le monde entier regarde vers Alger. Que Notre-Dame d'Afrique obtienne de Dieu, s'il le faut, un miracle pour sauver cette cité placée sous sa protection! Que d'Alger parte un rayon d'espérance! Ce rayon d'espérance sera la réconciliation des esprits, l'unanimité des coeurs. L'honneur de Dieu le veut!"

Je crains, vu la suite des événements, que l'on ne puisse parler de miracle et que l'honneur des Chrétiens, sinon celui de Dieu, n'ait pas été sauf dans cette aventure.

Invité à prêcher le carême 1960 au couvent dominicain de Casablanca, j'y rencontrai un groupe de professeurs de la paroisse Universitaire qui m'interrogea sur la position de l'Eglise en Algérie. Je leur dis :

"Comme partout en terre d'Islam, l'Eglise est compromise avec la colonisation. Elle est perçue comme française. Elle l'est de fait. Il n'y a en moyenne, pas plus de dix baptêmes d'adultes d'origine algérienne par an pour près de dix millions d'habitants. Elle sait très bien que l'évangélisation n'est pas encore commencée. En voulant apparaître avec son visage universel, au-dessus des partis et des patries, en un premier temps, elle n'aboutit qu'à diviser ses propres fidèles. L'archevêque est un témoin absolument isolé, même dans son clergé. Auprès des musulmans, il a peut-être fait opérer un début de distinction  entre chrétien et Français, mais peut-être au prix d'une apparente compro-mission avec certaines tendances politiques progressistes et pas au nom d'une doctrine universelle."

"Voici les types de problèmes qui se posent quotidiennement à la conscience chrétienne:

- la violence et la réponse à la violence par la violence,

- l'efficacité de la torture comme justification (si vous la refusez, des innocents paieront pour des coupables - mais ceux que l'on torture ne sont que des "suspects",... et quand bien même!),

- l'opposition de type insurrectionnel au pouvoir établi,

- le non-respect de la justice (qu'on se fasse justice soi-même ou que l'on fasse échapper à la justice ceux qu'elle recherche).

 

Ou encore à propos du champ d'intervention de l'Eglise :

- Dans le domaine de la guerre révolutionnaire, l'Eglise a le devoir d'intervenir car il s'agit d'un problème où sont en cause les droits essentiels de la personne humaine. La doctrine de l'Eglise ne saurait cependant être qu'une lumière. Ce sont les laïcs qui agiront selon leur conscience éclairée par cette lumière, sans que leur soit dictée aucune option temporelle. Dû-t-on s'en scandaliser, l'Eglise n'excommunie ni les libéraux ni les ultras".

 Aujourd'hui, je trouve cela tout à fait inacceptable. Pourquoi les seuls laïcs auraient-ils eu ce devoir d'agir en conscience? Hier, quand j'étais encore dans l'Eglise et faisais partie de sa hiérarchie, je ne m'en scandalisais qu'intérieurement. Quand j'entendais, au Grand Séminaire de Kouba, au cours d'une session sacerdotale, en septembre 1960, Monseigneur Duval déclarer que toutes les opinions politiques étaient possibles pour un Chrétien, j'étais hors de moi, mais ne protestais pas ouvertement. J'ai pourtant toujours été heurté par la contradiction fondamentale existant entre l'évangile et l'attitude de l'Eglise ne condamnant pas la guerre et l'usage des armes, élaborant même une théologie de la "guerre juste". L'archevêque d'Alger, malgré tout, avait une vue rigoureuse de théologien moraliste et il analysait la situation avec lucidité. Il le fit devant ses prêtres, réunis en septembre, mais, angoissé, il ne voulait pas parler officiellement autrement qu'en tenant les propos très généraux que j'ai rapportés ci-dessus.

Le 14 octobre 1960 fut rendue publique la Déclaration des Cardinaux et Archevêques de France. Le vendredi

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site