In memoriam

 

In memoriam…
Discours de l’Inspecteur d’Académie  Mr. RUCHE, aux obsèques de
Madame Jeanne Le Baut
Directrice du Collège de Jeunes Fille
et de l’École Primaire Supérieure de Philippeville
† 
23 février 1938.
« Combien a la mort de façons de surprise  ». N’est-ce pas une des plus cruelles que le brusque départ de la femme de cœur dont nous pleurons aujourd’hui la disparition ? Nous la savions malade.  Mais elle avait un sourire si vaillant chaque fois qu’on lui rendait visite que toute appréhension et toute inquiétude s’effaçaient et qu’on la quittait rassuré. Pas un instant, dans les crises successives qui allaient finir par la terrasser Madame Le Baut n’a cessé d’être la plus fervente des directrices, la plus fidèles à sa mission et à ses élèves. Sa demande de congé est d’hier. Elle ne consentait à se reposer que pour l’éternité.
La carrière de Madame Le Baut a été toute entière algérienne. Elle avait adopté d’une affection profonde la patrie de son mari, la Bretagne dont elle semblait avoir pris toute la tenace douceur. Mais toute sa jeunesse,  sa famille la retenaient sur les bords de la Méditerranée. C’est peut-être à un appel profond de la plus petite patrie qu’elle obéissait en demandant avec une modestie déconcertante la direction des Cour secondaires de Blida. C’est à Blida qu’après avoir quitté l’Université d’Alger où elle avait fait des études scientifiques que Madame Le Baut a pris dans le métier de professeur cette expérience intime des enfants, cet amour de la mission éducatrice qui ont fait le succès de son action à Philippeville.
 Douce, familière, agréable autant que ferme et vigoureuse, sachant persuader et convaincre aussi bien que commander et faire valoir la raison plus que l’autorité, telle apparaît  à ceux qui l’ont vue à l’œuvre, la directrice des cours secondaires de Philippeville. Sa vaillante bonne humeur ne se rebute point des obstacles qui retardent la transformation en Collège des plus vieux Cours secondaires de jeunes filles de France et des colonies. Deux ans après qu’elle en a pris la direction, l’établissement est relevé. En 1931, elle dit son espoir d’arriver en deux ou trois années à la deuxième centaine d’élèves malgré une installation plutôt lamentable. Merveilleuse clairvoyance de la foi : en 1933 il y a 200 élèves au collège.
Rien n’a jamais abattu son  courage : ni le retard apporté à la nouvelle installation, ni le mauvais état des bâtiments de belle apparence où elle entre, ni l’insuffisance numérique du personnel enseignant et du personnel de surveillance. Elle supplée à tout. Son entrain lui gagne tous les cœurs. Elle obtient de l’amitié plus qu’on ne donnerait à l’autorité. Sa modestie reporte sur ses collaboratrices le mérite de la santé morale et des succès scolaires du Collège. Elle a créé autour d’elle un climat de confiance et de mutuelle estime qui rend facile la délicate fusion des deux écoles. Elle est parfaite dès les premiers jours parce que dans le cœur et l’esprit de la directrice rien ne sépare les deux enseignements. Ainsi les vues hardies ne l’effraient-elles pas non plus que les nouveautés dont elle sait tirer le meilleur de ce qu’elles peuvent donner.
Tant d’alerte vaillance déborde le cadre de l’école. La Caisse des écoles de Philippeville et l’œuvre des enfants à la mer connaissent la précieuse collaboration d’un collège et d’une directrice au grand cœur. Les anciennes élèves lui doivent leur Association. Les œuvres d’assistance de la ville et les fillettes indigènes de Safsafa gardent une reconnaissance attendrie à cette directrice et à ces jeunes filles qui savent envelopper leurs secours et leurs dons de tant d’ingénieuse délicatesse.
Toujours disposée à faire et à croire le bien, la directrice évite de paraître soupçonner le mal.  Le Conseil de discipline, écrit Madame Le Baut, n’a jamais eu à se réunir que pour des félicitations. Nous n’avons eu à réprimander que des fautes légères, simples peccadilles  que l’on ne peut songer à laisser sans sanction, mais dont il faut prendre son parti en se composant un visage sévère et en réprimant un sourire indulgent.
Votre sourire à peine caché sous une sévérité professionnelle, tout rayonnant d’affectueuse bonté et de courageuse vaillance, s’est effacé. Dans votre maison l’allégresse joyeuse du travail s’est arrêtée comme si la lumière s’était éteinte. Un silence plein de stupeur mesure le vide que laisse votre départ. Mais votre œuvre reste vivante dans le souvenir de vos élèves, dans la pieuse ferveur de vos amis, dans la reconnaissance de la Cité.
Puisse l’unanime sympathie qui entoure votre famille,  à laquelle je joins les condoléances de Monsieur Le Recteur de l’Académie et de tout le corps enseignant du Département, alléger un peu sa peine.
Hommage de Mr. Gaston Viala
Principal de Collège de garçons de Philippeville.
Mesdames, Messieurs,
J’ai le douloureux privilège d’apporter, au nom des Chefs d’établissements, au nom de l’Association des Directrices et Principaux, l’adieu suprême et désolé à Madame la Directrice du Collège colonial et de l’E.P.S. de jeunes filles de Philippeville.
De Madame Le Baut, d’autres ont dit  ou diront les mérites professionnels, les qualités d’adminis-trateur, les vertus d’éducatrice.
Je dépose, en gerbe d’hommages affectueux, sur sa tombe, les fleurs du souvenir que laisse dans nos cœurs éplorés la disparition brutale et prématurée d’une collègue estimée de tous, d’une amie de longues années.
Qui pouvait prévoir, malgré la crise pénible qu’elle traversait courageusement depuis des semaines qu’un dénouement aussi brusque l’emporterait en  quelques heures ? Au moment où un espoir nous était offert, voilà que la ravit à notre amitié une attaque furieuse et imprévue de la maladie. Je ne réalise guère, pour ma part, ce funeste accident…
“Le Destin est Maître”  : les Anciens en faisaient la plus puissante des divinités, celle qui soumettait à sa loi les dieux et les hommes ; il faut bien que nos méditations et nos recueillements acceptent le tragique des situations désespérées, et, incapables de l’expliquer, en rejettent la responsabilité sur une décevante entité ! Devant la rigueur du sort, nous sommes enclins à entendre ces sirènes… Il y a, dans nos petites existences terrestres tellement d’inexpliqué et d’incompréhensible !
“La mort d’un être aimé, écrivait jadis Henri de Régnier,  est un moment grave. Il meurt à nos yeux, mais il naît à notre souvenir. Il y prend sa place, il y forme son image, il y affirme son pouvoir. C’est alors que se forment les rapports qui s’établissent entre lui et nous”.
Madame Le Baut avait débuté à Philippeville dans notre vieux collège masculin et, dès l’abord, le sérieux de son information et ses dons de professeur de sciences lui avaient attiré la sympathie de ses pairs, la reconnaissance de ses élèves, la considération de ses chefs ; aussi lorsque se trouva vacant le poste de directrice des Cours secondaires, le choix de l’Administration se porta-t-il sur elle : et elle accepta une lourde charge,  persuadée qu’elle se rendrait ainsi plus utile : elle avait compté, hélas ! sans la lutte quotidienne, les soucis constants, le dur labeur et la fatigue qui résultent de l’accomplissement consciencieux d’une tâche écrasante.
Elle fut, en effet, une organisatrice lucide, constamment active et scrupuleuse, défendant avec une énergie ardente les intérêts de son établissement : et si je ne l’ai jamais vue délibérément en colère, que de fois ai-je assisté à son insistance inquiète pour obtenir une amélioration juste, pénétrant jusqu’au détail infime  et ne s’en laissant imposer par aucune élévation de la voix ! Car sa politesse n’était pas abdication !
Dans nos discussions académiques, quelquefois fort animées, elle apportait le calme tonifiant de sa sérénité et sa claire bienveillance : le fond de son caractère était la bonté – non pas cette bonté éclatante qui se manifeste par des cris désordonnés et des embrassements excessifs, mais une bonté égale et pour ainsi dire calculée, dont les effets sont constant, quelles que soient l’heure et la couleur du temps. Ainsi elle se maintenait à l’écart des vaines passions et des préjugés nuisibles.
À la médisance des uns, à la causticité des autres, elle opposait son amabilité heureuse,  la satisfaction de son sourire : jamais un de ces mots vifs qui, parfois, échappent aux plus patients, jamais un de ces regrets que laisse la perte d’une nouvelle illusion !
On l’aimait parce qu’elle aimait : son  cœur réchauffait à sa flamme tout ce qu’elle approchait : ses élèves, son personnel en larmes savent l’amie qu’ils ont perdue ! Et quelle joie lorsque, parmi “ses filles”, grandes et petites, elle venait annoncer un heureux événement : elle s’ingéniait à leur faire plaisir, à les gratifier de quelque jeu désiré, à varier leurs divertissements ; et c’est avec une indicible émotion qu’il y a quelques semaines je fus le témoin attentif d’un scène touchante : par un effort de volonté dont peu l’auraient cru capable, Madame Le Baut, horriblement souffrante, s’était levée, avait présidé - oh ! sans éclat ! - une petit fête de l’internat ; puis, obligée de  se reposer, elle était rentrée chez elle où deux enfants, encore costumées d’oripeaux pittoresques, étaient venues lui offrir des fleurs entourées d’un large ruban violet, celui de sa promotion d’Officier d’Académie ! Cette attention l’avait émue au point de mêler  à son pauvre et lumineux sourire des larmes heureuses. Et doucement, elle nous avait dit : “ce sont de bonnes petites !”, résumant dans cette pensée banale, mais d’un timbre si tendre, son affection joyeuse…
À cette douceur non dépourvue de fermeté, Madame Le Baut alliait la loyauté et l’indulgence, l’autorité et la finesse,  une modestie effacée et une simplicité amène qui faisaient le charme de son commerce.
Telle fut celle dont nous déplorons la perte ; à nous remémorer des entretiens et des constatations si proches encore, notre deuil s’irrite : que la longue théorie de ceux qui pleurent la disparue soit, pour ceux qui restent,  le signe tangible et humain du réconfort possible ; la sympathie que témoignent aux affligés des amis aussi nombreux montre la place que Madame Le Baut tenait dans la Cité ; je sais celle qu’elle occupait dans sa famille : à elle, à vous, mes chers petits, je renouvelle la triste offrande de mon chagrin, frère du vôtre. 
Adieu, Madame, que la terre vous soit légère !

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site