Intuitions et avatars

D’intuitions en avatars…

La mondialisation de la communication

petite histoire des idées 

 

 

« Tout commence en mystique et tout finit en politique » disait Péguy voici déjà cent ans      (“Notre jeunesse” 1910. Cf. Ed. Gallimard, Folio, Paris, 1993, p. 113).  

Il est curieux et triste à la fois de constater que certaines intuitions lumineuses, d’ordre spirituel, ne trouvent leur réalisation et n’ont d’impact que dans leurs avatars matériels, physiques ou psychologiques. J’en donnerai ici deux exemples contemporains : le web et la pub, dégradation des intuitions spirituelles concernant la noosphère et l’inculturation. C’est le Père Teilhard de Chardin qui a eu l’intuition de la noosphère et le Père Arrupe celle de l’inculturation, deux religieux.

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I - De la noosphère à la Toile (Web).

Un texte récemment paru sur le site « Centpapiers » consacré à “Internet ou la traçabilité parfaite” m’a invité à remonter aux sources non pas techniques, mais ontologiques de ce phénomène. En effet, avant même que l’informatique ne couvre la terre de ses réseaux, certains penseurs avaient rêvé d’une nouvelle ère du développement de l’univers terrestre, avaient eu l’intuition de ce phénomène, nouvelle étape de l’évolution de la planète Terre.

Intuition

La noosphère, identifiée par Pierre Teilhard de Chardin dans Le Phénomène humain, (ouvrage posthume, 1955) serait le lieu de l'agrégation de l'ensemble des pensées, des consciences et des idées produites par l'humanité à chaque instant. Nous disons bien : le lieu. Il s’agit d’une réalité, non plus matérielle, mais spirituelle, au-delà de la matière, de la vie physique, de la pensée individuelle. « [C]’est vraiment une nappe nouvelle, la ‘nappe pensante’, qui, après avoir germé au Tertiaire finissant, s’étale depuis lors par-dessus le monde des Plantes et des Animaux : hors et au-dessus de la Biosphère, une Noosphère », une sorte de couche de faible épaisseur entourant la terre. Le modèle qu'il propose pour notre planète se composerait donc de différentes couches en interaction : la lithosphère, noyau de roche et d'eau ; l'atmosphère, enveloppe gazeuse constituant l'air ; la biosphère constituée par la vie ; la technosphère résultant de l'activité humaine ; la noosphère ou sphère de la pensée. Il n’y aurait donc pas plus de solution de continuité entre la matière et la pensée, qu’entre la matière inerte et la vie, la vie apparaissant à un certain niveau de complexité de la matière, et la pensée à un certain niveau de complexité du cerveau.  Cette intuition que Teilhard a explicitée, il l’a eu dans le Laboratoire de Marie Curie, entre 1922 et 1924, laboratoire où il côtoyait le savant russe Vladimir Vernadski et avait connaissance des travaux du philosophe français Edouard Leroy. Notre planète serait entourée non pas seulement d’une couche d’atmosphère, mais d’une couche de noosphère.

Parallèlement et indépendamment, la science des moyens de communication par les ondes faisait d’immenses progrès, depuis la téléphonie, la radiophonie, la télévision, les relais satellitaires. Tout cela étant du domaine de la matière. Soulignons qu’il n’y a pas de pensée sans support matériel, sans cerveau. En tout cas, nous n’en connaissons pas. Et donc les réalisations de ce monde nouveau qu’est la couverture mondiale par le réseau internet reste du domaine physique. On peut donc, à un certain point de vue, considérer l’informatique comme un “avatar” de l’intuition de la noosphère, même si elle ne s’en est jamais inspirée  ni réclamée.

Avatar

L’idée de noosphère était la préfiguration, l’intuition de ce qui allait devenir  le World Wide Web, littéralement la « toile (d’araignée) mondiale », communément appelé le Web, la Toile ou le WWW, qui est un système hypertexte public fonctionnant sur Internet permettant de consulter des milliards de pages accessibles sur des sites et mettant en communication chaque internaute avec le monde entier instantanément[1]. C’est une incommensurable révolution culturelle, qui n’est pas sans conséquences inquiétantes pour la liberté des individus, à leur insu, comme le montre avec grande pertinence l’article de « Centpapiers ». Les risques de manipulation et de conditionnement des internautes sont immenses. Plus que de risques, il s’agit d’ores et déjà de réalité incontrôlable.

De l’inculturation à la publicité ciblée.

Intuition

L’inculturation, ou évangélisation des cultures, est l’entreprise de transformation des modes de penser des non chrétiens par une nouvelle attitude des missionnaires à l’égard de leurs cultures. Un missiologue belge, Pierre Charles, avait introduit en missiologie le terme inculturation, mais lui avait donné le même sens anthropologique que celui d'enculturation qui signifie le processus selon lequel on acquiert sa propre culture. Un autre religieux missionnaire, le Père J. Masson, inventa l'expression « catholicisme inculturé » en 1962. Il faut cependant attendre encore presque quinze ans pour qu'on utilise le terme d'inculturation dans son sens théologique présent. C'est à la 32e Congrégation de la Société de Jésus, en 1975, qu'on doit en attribuer la première utilisation et au père Pedro Arrupe, général des Jésuites, son introduction au Synode romain des évêques de 1977 sur la catéchèse. Le pape Jean-Paul II le reprit officiellement dans sa lettre apostolique Catechesi Tradendæ de 1979 et, de ce fait, lui donna une portée universelle. Notons qu’il s’agit d’une méthode d’évangélisation qui se veut « spirituelle », théoriquement  respectueuse de l’autre dans sa personnalité et de sa liberté.  Elle vise à la conversion non immédiatement et personnellement des individus, mais des cultures dans lesquelles ils baignent dès leur naissance ce qui leur rendrait la foi chrétienne familière. Cela ne va pas sans poser, en profondeur, le vaste problème du conditionnement sociologique de l’individu et de sa liberté.

Avatar

  La publicité s’est depuis emparé de ce concept et en a manifesté le vrai visage : la méthode indispensable pour faire passer un message en parlant le langage du public ciblé. Bien que d’origine religieuse, théologique, ce terme pourrait désigner désormais la manière d’adapter les concepts publicitaires à l’univers socioculturel des cibles. En effet, au lieu d’user de codes prétendus universels, une tendance de la publicité mondialisée consiste à partir de la culture locale afin de parler le même langage que la cible. Qu’on le remarque bien : il ne s’agit pas que d’une question rédactionnelle. Nous parlons de la structure du message publicitaire dans son ensemble. La démarche part d’un constat selon lequel la publicité véhicule des idéologies et des valeurs qui ne nous appartiennent pas forcément. Les cibles sont souvent lésées et se battent pour décrypter le message qu’on leur adresse, il y a donc un risque pour l’annonceur de ne pas se faire comprendre. C’est pourquoi, l’inculturation est une réponse locale au problème de la mondialisation des campagnes publicitaires. La nouvelle évangélisation prônée par le Vatican semble bien répondre à ce même souci d’efficacité dans la transmission de son message. Comment ne pas songer  à la technique des messages subliminaux ? L'Eglise, qui est de son temps, est plus matérialiste qu’elle ne le croit, et s'adapte aux techniques modernes, qui ne sont pas toujours très … catholiques !

 

 

Conclusion provisoire.

 

Il semble bien que l’espèce humaine soit une excroissance de la sphère terrestre à laquelle elle ne saurait échapper. Et cela invite à réfléchir sur la notion de théologie, sur la notion même d’un Dieu qui serait différent du Tout qu’est l’univers tel que nous l’entrevoyons à partir du ciel étoilé, mais dont l’homme pourrait parler de façon cohérente et plausible. Notons au passage qu’il s’agit là non pas de vraie théo-logie = science de Dieu, mais plutôt de théo-logique = raisonnement logique découlant de la prémisse Dieu/Perfection absolue en tous domaines.

 

  L'athéisme nie l'existence de Dieu : le monde est le seul être et il n'y a en pas d'autres.

  Le créationnisme  dit que le monde existe mais qu'il n'est pas le seul être. Il affirme que l'être du monde n'a pas toujours existé et que cet être qu'il a eu à un moment de l'histoire, alors qu'il ne l'avait pas, lui vient d'un Être qui lui donne l'être, non par nécessité, mais bien parce qu'Il veut bien le lui donner.

Le panthéisme ne nie pas l'existence de Dieu. Tout au contraire. Il affirme que Dieu existe, mais qu'Il s'identifie à la somme totale de tout ce qui est. Il s'identifie au monde. “Deus sive natura”, “Dieu, c’est-à-dire la Nature” disait Spinoza.  Tout ce qui existe est divin par définition. L'être humain ne peut échapper à la divinité, parce que, tout comme le monde dans lequel il baigne, il est une partie de Dieu, il est une partie du Grand Tout, de la Grande Chose.

Il y a d’ailleurs un panthéisme chrétien qui apparaît dans l’évangile (apocryphe) de Thomas, où il est dit  « Jésus a dit : Je suis le Tout et le Tout est sorti de moi, et Tout est revenu à moi. Fend le bois, je suis là, soulève la pierre, tu m’y trouveras »  (§ 77).

 

Préalable à toute théologie/logique :

Par définition, le théologien chrétien pose au point de départ de sa réflexion l’existence d’une réalité totale, absolue, hors du temps et de l’espace (qui sont les coordonnées premières de notre univers), origine précisément de ce temps et de cet espace qui sont la condition de toute existence différenciée et que l’on nomme création. Cette réalité que la conscience humaine appelle Dieu inclut nécessairement en elle toutes les existences différenciées dans leur autonomie. Avant l’Être il n’y a rien, en dehors de l’Être il n’y a rien.  On ne peut même pas dire cela car le rien n’existe pas. Tout est.

Il s’agit-là d’une aporie. Affirmation indémontrable, mais qui s’impose d’elle-même.

Que Dieu, ainsi conçu, est sensé avoir parlé aux hommes  par “révélation”,  c’est la première inculturation. La transmission de cette Parole se fait dans un langage humain. Son expansion se fera à l’intérieur d’une culture vers une autre culture. Tout s’enchaîne dans un processus de communication et de transmission d’un message. La “Parole de Dieu” aux hommes n’est donc pas divine mais humaine, c’est une parole d’hommes s’exprimant dans une certaine culture, puisqu’il n’est pas possible de remonter aux origines, aux premiers hommes doués de conscience et de parole, - si tant est qu’il y ait eu un vrai commencement. Il faut donc accepter une culture de base, la culture hébraïque, puis hellénistique qui connote tous les concepts religieux chrétiens. Le message originel primitif de cette religion qui se revendique révélée devra donc s’adapter à d’autres cultures. Il ne s’agit donc pas d’in-culturer un système de valeurs matriciel dans une pluralité de systèmes issus d’une longue évolution, mais d’inséminer ces différents systèmes, ces différentes cultures avec une vision de monde, de l’homme et de son destin qui viendrait directement du Dieu Créateur.

Que cela est prétentieux, de la part d’une doctrine (judéo-chrétienne) dont on peut suivre le cheminement depuis quatre ou cinq millénaires, - temps très bref depuis qu’il y a des hommes et qui pensent ! Et que cela relève de l’anthropomorphisme inhérent à toute réflexion humaine sur l’origine du monde !

 

Ne vaudrait-il pas mieux s’employer à faire naître et se répandre une « civilisation de l’amour et de la paix » comme y a appelé le Pape Paul VI, en 1970, formule reprise par Jean-Paul II et Benoît XVI ? Le christianisme, dans son essence et dans ses principes fondateurs, - mais beaucoup moins dans son histoire ! - pourrait alors en être le vecteur s’il cessait de vendre, comme en un paquet cadeau, vingt siècles de formulations dogmatiques et d’histoire très humaine qui se veut histoire sainte. Mais il faudrait qu’il (le christianisme) et elle (l’Eglise) s’effacent totalement dans la transmission du message. Rien n’indique qu’ils y soient prêts…

Pierre Le Baut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]  Les informaticiens contemporains ont intégré le terme et la notion de noosphère. Mais que ce terme soit désormais du vocabulaire courant ne permet pas d’en induire qu’il soit utilisé à très bon escient. Par exemple, cette note à la fin de l’article de Eric S. Raymond : « À la conquête de la noosphère » : “Le terme « noosphère » est un obscur terme philosophique issu du grec « nous » qui signifie « pensée », « esprit » ou « âme ». Cela se prononce no-o-sfere (deux sons en [o], l'un long et appuyé, l'autre court et rapide). Si vous êtes particulièrement tatillon sur l'orthographe, cela devrait normalement s'écrire avec un tréma sur l'un des « o » — mais ne me demandez pas lequel.”

 

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